Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
Alain DENEAULT
De quoi Total est la somme :
multinationales et perversion du droit​
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Si Total est en bonne position au palmarès des multinationales félonnes et hypocrites – les Amis de la Terre lui ont décerné le « prix Pinocchio » –, elle n’est évidemment qu’un cas d’école parmi d’autres grosses sociétés, qui, comme elles, se livrent à des pratiques mafieuses. Par un énorme travail de recherche et d’analyse, Alain Deneault s’attache à démontrer que Total peut commettre les pires méfaits, en collusion avec les gouvernements ou du moins avec leur bénédiction, tout en restant du côté de la loi, quitte à la façonner à sa convenance. Le rapport au droit de Total peut se formuler ainsi : tant que ce n’est pas interdit, c’est permis. « Lire : tant que nous arrivons à piloter une entité multinationale dans les interstices des nombreuses législations étatiques dont nos filiales relèvent, tant que nous savons nous mettre hors de portée de la nomenclature juridique, ou tant que nous disposons d’une force rhétorique capable de traduire en droit tout ce que nous faisons, notre activité ne saurait être entravée. » S’entend par quelque considération d’ordre moral, humain, social ou écologique que ce soit, seules la recherche du profit maximal entrant en ligne de compte.
Ses agissements sont déclinés en douze chapitres. Par exemple, COMPLOTER (chap. 1) avec d’autres majors de manière oligopolistique afin de fixer les cours du pétrole et de se partager les marchés, son intégration horizontale et verticale le long de la chaîne lui permettant d’acquérir une puissance face à laquelle les États ne font pas le poids et de tirer parti de toutes les fluctuations de la conjoncture en en sortant toujours gagnante. COLONISER (chap. 2) ou pérenniser l’état colonial, en Afrique notamment, avec l’appui de l’État français et de ses services secrets, l’objectif principal étant d’assurer la stabilité des régimes en place si chère aux investisseurs, quitte à soutenir des dictatures en l’échange de l’accès aux ressources naturelles, à déclencher des guerres civiles meurtrières et à fomenter l’assassinat d’opposants en toute impunité. CORROMPRE (chap. 3) des dictateurs et autres dirigeants politiques, qui pourtant piochent si abondamment dans les caisses de l’État que la population n’en finit plus, au travers de la dette publique, de payer leur opulence obscène quand ce n’est pas les armes achetées pour l’opprimer. CONQUÉRIR (chap. 5) des territoires en engageant de véritables armées mercenaires. DÉLOCALISER (chap. 6) des actifs dans des paradis fiscaux et des infrastructures de production dans des zones franches ou des pays à faible législation – en 2010, Total a reversé 5 milliards d’euros à ses actionnaires sans payer un sou d’impôt sur les bénéfices en France. Et aussi POLLUER (chap. 8) en mettant tout en œuvre pour dédommager le moins possible et ASSERVIR (chap. 11), comme elle le fait en Birmanie où elle a utilisé avec cynisme le travail forcé.
Comme le jurait son ex-PDG Christophe de Margerie, « Total et consorts ne font en effet pas de politique, ils font la loi, écrit Deneault. Ils veillent à la subordination des États aux règles des affaires. […] Ils s’imposent ainsi comme des législateurs d’un nouveau genre, n’ayant de comptes à rendre à personne sinon à leur actionnariat. Intéressent les multinationales comme Total des lois d’un genre supérieur : la loi de la finance, la loi du marché, la loi de l’entreprise libérée de toute entrave, qu’elles concourent à autoriser et à imposer. […] Dans un totalitarisme pervers [comme celui qu’elles instaurent], le rôle du tiers que jouait en surplomb le vociférateur se dissipe, pour donner lieu à un semblant d’horizontalité que gouvernent en creux, toutefois, les maîtres effacés du jeu, ceux qui en conditionnent les paramètres implacables et face auxquels se trouve une totalité de sujets désormais déboussolés. » Totalité, totalitarisme, total, TOTAL…
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Dany-Robert DUFOUR
Pléonexie
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La pléonexie – autre nom de l’avidité, la cupidité, l’insatiabilité – est le fait de vouloir posséder toujours plus, plus que sa part. Sauf de nos jours, où elle est encouragée, elle a de tout temps été prohibée, car caractérisée, étant une passion, par la démesure, l’absence de limite, elle porte en elle son châtiment : la destruction de la cité par la guerre civile ou la guerre extérieure, la destruction de l’individu qui en est la proie. À notre époque où ce travers a gagné la majeure partie du globe en raison de la mondialisation marchande, elle menace en outre de destruction la planète elle-même. Elle est à rapprocher de l’addiction à une drogue, car le pléonexe, celui qui y est sujet, ressent un manque permanent, et c’est ce manque qui est devenu le moteur de l’économie capitaliste parvenue à saturation. La Fable des abeilles de Bernard de Mandeville, texte fondateur du libéralisme, revêt une grande importance parce qu’elle marque l’abandon de cette prohibition et fait le lien entre l’économie psychique et l’économie des biens. « La civilisation occidentale est passée d’une nécessité de contrôle des passions et des pulsions à l’exploitation industrielle de l’âme d’en bas. On peut parler ici d’un tournant libidinal du capitalisme, explique Dufour. […] le vouloir toujours plus de l’oligarchie financière exploite le vouloir toujours plus d’objets des individus ainsi réduits à de purs et simples consommateurs, ce qui oblige à exploiter encore plus toutes les ressources, quitte à tout polluer et à perturber gravement les équilibres écologiques fondamentaux […] Lorsque la pulsion ne se symbolise plus, elle se transforme en pulsion de mort. » Socrate avait pourtant averti qu’il faut « préférer à une existence inassouvie et sans frein, une vie réglée, contente et satisfaite de ce que chaque jour lui apporte », à une économie fondée sur le luxe, la fraude et la vanité, compagnes inséparables de la pléonexie, une économie de la sobriété, savoir dire « assez » au lieu de répéter « encore ». Gardons-nous de devenir des singes qu’on attrape avec une noisette, car une fois la main refermée sur la noisette, il ne peut plus la retirer du piège – la pub, la télé, l’ordinateur. Dufour, dans un dialogue socratique apocryphe, nous enjoint à recouvrer une certaine autonomie en créant ce dont on a besoin, à ne pas disparaître « dans des objets que tu consommes à la chaîne, qui t’enchaînent et qui merdifient le monde ».
Jacques ELLUL°
La technique
ou l'enjeu du siècle
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Voilà le premier volume de la trilogie consacrée par Jacques Ellul à la critique de la technique, suivi par Le système technicien et Le bluff technologique.
La technique évoque spontanément l'idée de machine, alors qu'elle a pris une autonomie à peu près complète à son égard et s'applique à des domaines qui n'ont pas grand-chose à voir avec la vie industrielle, notamment à l'homme lui-même. Même la science n'est plus conçue aujourd'hui sans son aboutissement technique. (Un domaine persiste cependant à échapper à ses effets, le plus important de beaucoup, celui de ce qui n'est pas chiffrable.) La technique n'a pas toujours été invasive. Dans la Grèce antique, par exemple, elle était tenue en suspicion en raison de son potentiel de démesure ou de domination brute. Dans les sociétés primitives – en Afrique encore – où on privilégiait les relations humaines, on travaillait juste le nécessaire, ce qui éliminait quasiment le besoin de techniques élaborées.
Lorsque l'on cherche à définir les caractères de la technique, il faut garder à l'esprit que la quantité change la qualité. Les techniques traditionnelles se distinguaient d'abord par leur caractère limité – on ne recherchait pas la commodité à tout prix et l'important était l'atmosphère de la vie, où le sens de l'esthétique avait sa place. L'habileté de l'ouvrier compensait la déficience de l'outil, et plus que ce dernier, on s'efforçait de perfectionner son usage. Les techniques, adaptées au milieu, conservaient un caractère local, ce qui impliquait leur grande diversité. Enfin, elles évoluaient lentement, laissant ainsi le temps de s'y adapter. Ces techniques « à hauteur d'homme » ménageaient à celui-ci une possibilité de choix, celle de s'en passer et de les répudier. Ces anciens caractères de la technique ont été remplacés par de nouveaux, ce qui fait que le phénomène technique actuel n'a presque rien de commun avec ce qu'il était jusqu'aux temps modernes, surtout parce qu'il n'est plus limité en rien. La technique se signale désormais par son automatisme : l'orientation et les choix techniques s'effectuent d'eux-mêmes. Deuxièmement, elle s'auto-accroît. « L'évolution des techniques devient alors exclusivement causale, elle perd toute finalité. » On produit tout ce que la technique peut produire. Troisièmement, elle se caractérise par son unité (ou insécabilité) : on a tendance à distinguer entre les divers éléments de la technique, dont certains pourraient être maintenus, les autres écartés ; à distinguer entre la technique et l'usage qu'on en fait. Grave erreur qui révèle une incompréhension du phénomène technicien. Quatrièmement, il existe un effet d'entraînement : « Les techniques ont paru successivement parce que les précédentes rendaient nécessaires les suivantes sans quoi elles eussent été inefficaces. » De plus les problèmes techniques qu'elles posent ne peuvent être résolus que par la technique. Cinquièmement, contrairement aux techniques traditionnelles, elle a pris un caractère d'universalité. Enfin, sixièmement, elle est autonome : à l'égard de l'économie et de la politique, mais aussi de la morale, des valeurs spirituelles et de l'homme, source d'erreur. La technique n'est pas une matière inerte, mais une puissance dotée de sa force propre, qui infléchit, dans son sens spécifique, les volontés qui l'utilisent et les buts qu'on lui propose. Pour elle, rien n'est tabou et « elle n'accepte pas qu'il y ait de règle en dehors d'elle, de norme et moins encore de jugement sur elle ».
Sans entrer dans le détail des longs développements sur la technique et l'économie, bornons-nous à quelques constatations. D'abord, le progrès technique ne peut se passer aujourd'hui de la concentration des capitaux. Ensuite, « le développement des techniques est à l'origine de ce phénomène bouleversant de l'absorption par l'économique de toutes activités sociales » – phénomène constaté également à la même époque par Karl Polanyi dans La grande Transformation. Enfin, la technique est un facteur de massification de l'économie. « L'homme se modifie lentement sous l'impression pesante du milieu économique jusqu'à être cet homme d'une minceur extrême que l'économiste libéral fait entrer dans ses constructions. (…) Et comme il fallait réduire la vie au travail, en contrepartie il faut encore la réduire au gavage. (…) Mais le stade où l'homme est esclave du tyran mécanique est dépassé. Lorsqu'il est devenu machine lui-même, il atteint la merveilleuse liberté de l'inconscience, la liberté de la machine même. »
La conjonction nouvelle et progressive – depuis la fin du XVIIIe siècle – de l'État avec toutes les techniques, puis la Technique, est, pour Ellul, de loin, le phénomène politique, social et humain le plus important de l'histoire. Le développement technique finit par atteindre une telle échelle que les problèmes, par exemple de coordination, qu'il pose ne peuvent être résolus, au point de vue du financement et de la puissance, que par l'État (énergie atomique). Cela suppose une modification des structures administratives et des finances, celle-ci perdant leur rôle traditionnel de frein, et un alignement du politique sur le technique, avec l'impératif hégémonique d'efficacité. La tendance à créer une nouvelle aristocratie de technocrates fausse la démocratie, qui n'est plus qu'apparence comme le montre la propagande, qui, par effet d'accumulation, détruit la faculté de discernement du citoyen. « Contrairement à l'État classique qui a toujours eu en face de lui des forces d'une autre nature, l'État technologique a ses correspondances directes dans la société même puisque celle-ci est construite sur les techniques et dans le cœur même des hommes adorateurs de l'efficience, de la vitesse, de l'ordre… » Enfin, la technique conduit l'État à devenir totalitaire, c'est-à-dire à tout absorber de la vie, l'idée d'ordre et de sécurité se substituant à celle de justice comme but et fondement du droit.
Malgré leurs prétentions humanitaires affichées, ce qu'Ellul réunit sous la rubrique « techniques de l'homme » ne visent qu'à mieux adapter l'homme au monde technicien et à lui faire accepter son caractère inhumain, le mettre en accord avec cet univers en lui fournissant, par exemple, des « soupapes d'échappement » (divertissement, sport). L'application des techniques de la propagande produit, elle, une disponibilité des masses, devenues suggestionnables à merci, tout en leur laissant l'illusion de leur liberté et en masquant les inconvénients des autres techniques. « Ce qui semble le sommet de l'humanisme est en réalité le sommet de la soumission de l'homme. (…) Vous arrivez à l'unité de l'homme, certes oui ! mais en l'intégrant totalement dans le courant qui avait primitivement provoqué son éclatement. »
« Dans la joie de sa conquête, l'homme n'a pas aperçu qu'il créait ce qui lui ôte la possibilité d'être lui-même : il a beaucoup, mais risque de n'être plus. »
Pardon, j'ai été un peu long, mais le bouquin fait 400 pages denses et méritait qu'on tente de le synthétiser. Il comporte de longs développements sur des faits désormais connus, mais il en brosse un panorama exhaustif en pénétrant en profondeur tous les aspects de la société sous influence technicienne et son côté critique demeure très intéressant. En lisant à haute voix ou lentement, j'ai eu l'impression d'entre parler ce précurseur visionnaire qui avait « (presque) tout prévu » et qui au moment de la publication du livre était peu entendu.
Alexis ESCUDERO
La reproduction artificielle du vivant
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La baisse de fécondité due à la pollution chimique de l’environnement et des aliments a justifié l’adoption de la procréation médicalement assistée (PMA), devenue un véritable business avec toutes les dérives que cela entraîne : notamment fécondation in vitro (FIV), porte ouverte à la sélection préimplantatoire des embryons et à l’eugénisme, délocalisation de la grossesse pour autrui (GPA) dans les pays pauvres. C’est le fantasme du bébé parfait, à la carte, choisi sur catalogue par les moutons humains, parmi quelques centaines de Barbie et de Ken présélectionnés, standardisés et certifiés. L’enfant est transformé en marchandise. « Vous demanderez l’adaptation génétique de vos enfants au monde que vous leur préparez. Les hommes machines dans le monde machine sont des esclaves heureux. » On est déjà au seuil du Meilleur des Mondes, du techno-totalitarisme.
Ayant abdiqué toute action radicale dans le domaine social et économique, la gauche se rabat sur des questions dites « sociétales ». « Dès lors qu’elle partage les mêmes illusions que la droite en matière d’économie, il était évident qu’elle chercherait à masquer cette complicité sous le nuage d’encre des questions “ sociétales ”. Tant que les Français ne s’affrontent que sur la seule question du mariage gay (et, demain, de la “ dépénalisation ” du cannabis), le capitalisme peut dormir sur ses deux oreilles. » La gauche « travestit le combat pour la liberté individuelle en apologie de la liberté marchande. Sous le masque de la transgression et de la rébellion : l’adhésion enthousiaste au techno-capitalisme. » L’égalité sur le plan sociétal ne sert qu’à occulter les inégalités sociales.
« “ La PMA pour tous et toutes ” est plus qu’un slogan. Elle est l’artifice que le capitalisme impose à nos corps pour y pallier ses propres dégâts. Elle n’est pas un droit à conquérir, mais l’avenir auquel nous condamne chaque jour, sous les applaudissements benêts de la gauche progressiste, la fuite en avant technologique. […] À l’ère technologique, la nouvelle voie d’expansion du capitalisme consiste à détruire les biens communs ou naturels afin d’en priver les populations. Il ne reste plus qu’à les synthétiser – par la technologie – et à les revendre sous forme d’ersatz. La beauté de la chose réside dans le fait qu’il suffit à l’industrie d’attendre que ses propres ravages lui ouvrent de nouveaux marchés. »
Ce livre clair est un cri d’alarme et un brûlot. À mettre entre toutes les mains.
Amitav GHOSH°
La malédiction de la muscade
Une contre-histoire de la modernité
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Comme cela a été le cas au Congo, la richesse des îles Banda, dans l’archipel des Moluques (Indonésie), a fait leur malheur. Cette richesse c’était le muscadier, dont la noix valait plus que l’or au Moyen Age –une simple poignée permettait d’acheter une maison. C’est pour s’assurer le monopole du commerce de cette précieuse épice que les Hollandais, après les Portugais et les Espagnols, ont colonisé ces îles. Dans ce but, leur futur gouverneur, représentant de la VOC, la Compagnie néerlandaises des Indes orientales, Jan Pieterszoon Coen (à qui on a élevé des statues, déboulonnées par la suite), qui avait déclaré qu’« il ne peut y avoir de commerce sans guerre et de guerre sans commerce », a jugé préférable de les vider de leurs habitants. À l’instar des guerres qui ont éclaté dans les colonies anglaises de peuplement d’Amérique du Nord, cela a donné lieu à un véritable génocide avant la lettre. Comme aux îles Banda, ces guerres étaient particulièrement violentes, n’épargnant ni femmes ni enfants – des générations successives d’Américains ont fait du meurtre des Indiens un élément constitutif de leurs premières traditions militaires et, par conséquent, une partie de l’identité américaine. Ces guerres d’extermination avaient un caractère biopolitique : la destruction ou la modification du milieu devint une arme de guerre. Les colons anglais se servaient de « forces matérielles » et de « processus naturels » pour décimer les peuples autochtones. Par exemple, l’introduction d’animaux domestiques invasifs ou l’usage d’agents pathogènes : « Vous faites bien d’essayer d’infecter les Indiens au moyen de couvertures, et puis, n’hésitez pas à employer toutes les méthodes possibles qui pourraient servir à extirper cette race exécrable ! » conseillait Amherst, commandant des forces britanniques à New York, dont le nom a été donné à une prestigieuse université. Le concept d’extermination n’était cependant pas marginal, mais central, dans la culture des élites occidentales, et ceux qui perpétraient les massacres bénéficiaient du soutien non seulement de leur gouvernement, mais aussi des scientifiques, des écrivains et même du clergé de leur pays.
Le but était de transformer le milieu afin de le rendre le plus propice à l’exploitation efficace des richesses convoitées, c’est-à-dire conforme aux paysages auxquels les colons étaient habitués. A. Ghosh recourt à propos de la création de ces « néo-Europes » au concept de « terraformation », qui désignait à l’origine le processus par lequel une planète aurait été rendue habitable par l’homme. Tout cela était justifié en invoquant, comme le fit Francis Bacon, l’argument selon lequel « toute nation civile et policée » détenait le droit absolu d’envahir les pays « dégénérés » ou qui violent « les lois de la nature et des nations ». De plus, une terre ni cultivée ni divisée en propriétés était jugée sauvage et « vacante » – terra nullius. Le cadre théorique qui sous-tend cette vision est celui du monde-comme-ressource, dans lequel « les paysages sont pensés comme des usines et la “ nature ” comme maitrisée et “ cheap ” ». En principe, cela ne devrait pas conduire nécessairement à l’épuisement du territoire en question, mais il semble que ce cadre théorique « comporte une instabilité inhérente qui le pousse à dévorer ce qu’il délimite » – ne serait-ce que parce que l’efficacité et donc l’augmentation de la production supprime la rareté qui fait la valeur. Au cœur de cette conception se cache un excès irrépressible – comme celui auquel se livrèrent les Hollandais en abattant les arbres à épice pour soutenir le prix de la denrée – qui finalement « ne conduisit pas seulement au génocide, mais aussi à une violence plus grande encore, une pulsion que l’on pourrait nommer “ omnicide ”, le désir de tout détruire » – faune, flore, humanité, la planète elle-même. C’est cette idée aberrante – l’homme devenu pur esprit, dégagé de tout lien charnel et terrestre – qui sous-tend encore la vision des transhumanistes. « Les péripéties de la noix de muscade et son étrange parcours sont une parfaite illustration de la perte de sens que produit la conception du monde-comme-ressource. (…) Conquise, inerte, terrassée, la Terre ne peut plus ennoblir, ni enchanter, ni produire de nouvelles aspirations. » Le processus de dénomination homogène à l’aide de la nomenclature linnéenne, « fondement d’un mode de connaissance qui revendiqua très tôt le monopole de la vérité, disqualifiant les autres savoirs et leurs méthodes », n’est pas pour rien dans cette désacralisation.
Ghosh relève toujours plus de continuités historiques tirées des oubliettes – par exemple, celle entre les violences policières contemporaines et les patrouilles esclavagistes dans les plantations du XVIIIe et XIXe siècles. L’histoire s’oublie d’autant moins dans les communautés encore victimes de violences héritées du passé. « Chaque manifestation vient affirmer que la crise planétaire s’enracine dans le passé et que l’on ne peut la comprendre sans s’y référer. » Ainsi, le changement climatique résulte du processus de terraformation amorcé il y a des siècles. De même, les inégalités systémiques séculaires exacerbent les effets de la crise planétaire. C’est pourquoi « une vraie approche écologique se transforme toujours en une approche sociale, qui doit intégrer la justice dans les discussions sur l’environnement, pour écouter tant la clameur de la terre que la clameur des pauvres, » dixit justement le pape François (qui a eu cependant l’honneur de figurer dans la rubrique « Écotartuffe » de La Décroissance). Pourtant, non seulement rien n’est fait pour réduire ces inégalités et donc trouver une issue durable pour la planète, mais l’élimination de la population pauvre du globe – une « correction malthusienne » dans le jargon de l’extrême-droite – est envisagée sereinement comme la seule façon de préserver le mode de vie reposant sur le niveau de consommation élevé de sa frange la plus riche (voir Le rapport Lugano de Susan George). Et la préservation de ce mode de vie dispendieux dépend de la force militaire.
« Les armées ne constituent pas seulement un moteur important de l’économie, elles forment aussi la cuirasse du capitalisme qui garantit son bon fonctionnement. » Ce sont elles qui protègent les routes maritimes internationales par lesquelles sont acheminés les combustibles fossiles dont le contrôle renforce le pouvoir des classes dirigeantes. Ces longues chaînes d’approvisionnement n’auraient plus lieu d’être avec les énergies renouvelables, qui permettent autonomie et relocalisation. On comprend mieux que les recherches de gisements d’énergies fossiles et leur consommation s’intensifient malgré la propagande lénifiante sur la soi-disant transition énergétique. D’où la croissance phénoménale du commerce maritime international dont le volume est passé de 2 500 tonnes en 1970 à 8,2 milliards de tonnes en 2008 (3 millions de fois plus) ; les navires transportaient 4 millions de conteneurs normalisés en 1973, 560 millions en 2010 ! D’où l’apparitions de « villes logistiques », directes héritières des forts esclavagistes, des comptoirs commerciaux et des « cités ouvrières » des compagnies néerlandaise et britannique des Indes orientales. Ce sont des « états d’exception », des « zones de non-droit », comme les maquiladoras et les paradis fiscaux, que le capitalisme sait se ménager quand ça l’arrange.
D’où également les dépenses faramineuses en argent et en énergie d’une machine militaire qui, en pratique, fait office de « service de livraison » d’hydrocarbures, énergie dont le Pentagone est le plus gros consommateur des É.-U. et sans doute du monde (un avion F16 en postcombustion consomme en une heure autant de carburant qu’une petite ville du Midwest en un an). Le coût total des guerres menées par les É.-U. depuis le 11 septembre 2001 est estimé à plus de 6 000 milliards de dollars, alors que les 100 milliards destinés aux nations pauvres pour faire face au changement climatique tels que décidés au sommet de l’ONU de Copenhague n’ont pu être réunis qu’à hauteur de 10 milliards. Le travail des responsables militaires des grandes puissances est bien de défendre les principaux facteurs du changement climatique et de préserver les hiérarchies qui privilégient le statu quo.
Ce serait pourtant une erreur de croire que le capitalisme est à l’origine de tout cela. Celui-ci et la révolution industrielle n’ont pu voir le jour qu’à la suite des conquêtes militaires coloniales, des pillages et de l’exploitation qui s’en sont suivis. L’impérialisme colonial, l’esclavage et le racisme sont consubstantiels de l’émergence du système capitaliste. Une autre erreur consisterait à penser que le monde n’est pas en train de se préparer aux perturbations à venir sur notre planète. Néanmoins, ces préparatifs ne consistent pas à prendre des mesures pour atténuer l’ampleur du réchauffement planétaire ou à réduire les émissions, mais à s’organiser pour gérer les conflits que ne manquera de provoquer le changement climatique, qualifié de « multiplicateur de menaces » rendant les interventions militaires toujours plus nécessaires.
Ghosh ouvre son livre par le récit de la chute d’une lampe dans une salle de réunion de la VOC, chute qui provoqua la panique et, en réaction, le massacre de dizaines de dignitaires de l’île de Lonthor, la principale des Banda. L’intention sous-jacente était sans doute d’éradiquer les forces cachées émanant de la terre, que les colons hollandais niaient mais redoutaient inconsciemment. C’est sur la prise en compte de ces forces cachées, manifestation d’un vitalisme (ou panthéisme), que Gosh place ses espoirs d’un changement de cap. En association évidemment avec l’adoption de modes de vie alternatifs, fondés sur la frugalité, la coopération et l’empathie pour les autres formes de vie et composantes de notre milieu.
Le regard porté sur la crise actuelle par quelqu’un d’extérieur au monde occidental est très révélateur et source d’aperçus et de perspectives inattendus. Lecture fortement conseillée.
Bertrand MÉHEUST
La politique de l’oxymore
*** 1/2
Livre exceptionnel, d’une lucidité et d’une profondeur hors du commun. Je n’ai pas pu m’empêcher de satisfaire ma manie de souligner les passages importants. Tous ou presque sont fondamentaux. Des auteurs comme Méheust, Michéa et Accardo sont les fers de lance de la pensée française, ses vrais fleurons.
Décapant. À lire absolument.
Jean-Claude MICHÉA°
Notre ennemi, le capital
Notes sur la fin des jours tranquilles
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Nouvelle charge incendiaire contre le capitalisme de Michéa. Au passage, la nouvelle gauche et les socialistes de parti, les intellectuels « post-modernes » (Foucault en particulier) et autres philosophes médiatiques en prennent pour leur grade, ce qui permet à Michéa de faire table rase d'un tas de conceptions erronées. Il stigmatise le dévoiement de la tradition anarchiste originelle, muée en « libéralisme des mœurs », dont la fonction première est de « camoufler la perpétuation du libéralisme tout court ». « Il n'est pas difficile de reconnaître, sous la déconstruction “ post-moderne ” de tous les anciens “ tabous ” de l'idéologie bourgeoise, l'une des formes les plus sophistiquées du nouveau “ discours du capital ”, écrit-il. (…) Chaque fois que les règles de l'alternance unique conduisent à confier à un pouvoir de gauche le soin de “ gérer loyalement le capitalisme ”, on peut être sûr que ce dernier ne manquera pas de dissimuler cette gestion libérale sous un flux continu de réformes “ sociétales ” (mariage pour tous, vote des étrangers, dépénalisation du cannabis, lutte contre l'accent circonflexe, etc.). » Et cet imaginaire du « sans limite » ouvre la voie aux dérives aberrantes du transhumanisme (notamment la reproduction artificielle de l'humain), l'un des derniers gisements de profit du capitalisme à bout de souffle.
Après avoir cité le philosophe américain F. Jameson – « Il est aujourd'hui plus facile d'imaginer la fin du monde que celle du capitalisme » –, il affirme que la sortie du capitalisme aura lieu quoiqu'il arrive. La question est de savoir comment la rendre la moins douloureuse possible et de trouver les moyens d'y parvenir. La principale piste à suivre est, selon lui, celle de l'autonomie locale, de la relocalisation, non seulement de la production des biens essentiels, mais aussi des rapports humains. Car l'essence de la logique capitaliste peut se définir comme le mouvement qui tend à diminuer toujours plus le degré d'autonomie des gens ordinaires et des communautés locales – en particulier par l'informatique, destructrice du lien social. Ainsi, les « réseaux (dits) sociaux » ont été conçus par le capitalisme cool de la Silicon Valley dans le seul but de faire vivre les gens « seuls ensemble », « ensemble sans autrui ». Afin de freiner cette sape de la vie commune et cette atomisation de la société, il convient de raviver l'esprit du don, les pratiques de la réciprocité et de l'entraide, que l'idéologie libérale du calcul égoïste n'a heureusement pas encore réussi à déraciner dans maintes régions et campagnes du monde.
« Dès lors que le système capitaliste a définitivement acquis la forme d'un fait social total, il devient pratiquement impossible de se soustraire à son emprise idéologique sans avoir à mettre en œuvre une réflexion critique sur l'ensemble des questions morales et culturelles, » dit Michéa. Cela implique de ne pas se laisser leurrer par la « douceur » relative (pour le moment encore) du mode de vie libéral et de bien percevoir son effet déshumanisant. De bien comprendre que le relativisme moral et culturel « post-moderne » qui définit le noyau dur de toute pensée libérale cohérente, que l'idéologie de l'indifférenciation cache en fait l'uniformisation marchande du monde. De bien reconnaître que si l'on veut réellement rassembler les classes populaires autour d'un programme de déconstruction graduelle du système capitaliste, il faut impérativement commencer par remettre en question le vieux système de clivage fondé sur la « confiance aveugle dans l'idée de progrès », entre « parti de demain », celui de la Silicon Valley, et « parti d'hier », celui de l'agriculture paysanne ou de la culture du livre, système qui offre à la gauche européenne le moyen idéal de dissimuler sa réconciliation totale avec le capitalisme.
Phrases longues, multiples incises, notes en bas de page, scolies, le texte de Michéa prend une forme arborescente, qui exige une grande concentration pour ne pas perdre le fil de sa pensée foisonnante. Il manifeste avec brio cette aptitude à établir des relations, propre de l'intelligence.
Olivier REY
Une question de taille
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Passionnant et limpide ! Le livre pointe du doigt le facteur sans aucun doute essentiel – la taille inappropriée – à la source des maux actuels, sans la prise en compte duquel la résolution des problèmes restera un vain mot, et qui pourtant demeure le point aveugle de la réflexion contemporaine. En s’inspirant de la pensée d’Ivan Illich, dont l’axe serait les seuils au-delà desquels tout développement devient contre-productif et nuit à la situation qu’il est censé améliorer, il tient avec beaucoup d’intelligence un discours rigoureux et cohérent, étayé par des exemples tirés de sa vaste culture (convoquant notamment les Grecs de l’antiquité et les rares penseurs modernes qui ont évoqué la question et méritent d’être cités ici pour cette raison : notamment D’Arcy Thompson, Haldane et Leopold Khor), discours qui ne manque pas de convaincre. La démesure est néfaste dans tous les domaines, qu’il s’agisse des êtres vivants, des sociétés, des Etats, des organisations ou des systèmes, comme le(s) système(s) technicien(s). « Partout où quelque chose ne va pas, il y a quelque chose de trop gros. » Ce qui veut dire que si une société dépasse la taille optimale, les problèmes qu’elle rencontre croissent plus vite que les moyens humains qui seraient nécessaires pour les traiter. Tout est question de proportion, de coïncidence avec la fonction. Illich : « … dès que le rapport entre force mécanique et énergie métabolique dépasse un seuil fixe déterminable, le règne de la technocratie s’instaure, » ce qui est vrai même si on découvrait une source d’énergie propre et abondante. La taille détermine, dans une large mesure, le type d’organisation possible. La quantité détermine la qualité. « L’humanité gémit, à demi écrasée sous le poids des progrès qu’elle faits, » disait Bergson. Nous soignons la paralysie progressive des systèmes, des organisations, des techniques, par une surenchère systémique, organisationnelle et technique. Ce qui est trop gros s’autonomise et l’enflure qui en résulte s’apparente au cancer.
Les conséquences néfastes sont tant écologiques que sociales, ou plus généralement humaines. Sans une certaine commensurabilité entre l’expérience personnelle et l’échelle sociale, une existence humaine s’abîme dans le non-sens. La moralité en est la victime : en même temps qu’augmente la taille sociale, décroît le sens de l’interdépendance, de l’appartenance et d’un intérêt commun qui est la meilleure garantie contre la criminalité. La taille influe en outre sur la formation du caractère : plus la personne est amenée, dans ses activités quotidiennes, à côtoyer des individus nombreux et qu’elle connaît peu ou pas du tout, plus elle tendra à développer envers eux de l’indifférence ou des conduites utilitaires. Dans une masse plus ou moins anonyme, les signes prennent le pas sur les actes et le charlatanisme gagne en efficacité.
Seule la technique la plus avancée, en raison des multiples et vastes infrastructures intégrées que nécessitent son essor et sa mise en œuvre, exige de vastes sociétés pour se déployer – mais il est douteux que cette technique soit encore favorable à la civilisation. « La machine, considérée en esclave qu’on dédaigne de connaître, en vient à asservir le maître qui, ne sachant plus rien de la façon dont les choses s’accomplissent, est obligé de s’en remettre à elle. » Les mauvais outils sont ceux qui détruisent l’autonomie parce qu’ils ne sont plus à la mesure de personne. Il en résulte une fantastique déperdition de compétences fondamentales, qui accentue en retour la dépendance à l’égard du système économique. La libération individuelle promise par la modernité s’accompagne d’une impotence effective croissante. L’individu est si dépendant de la continuité de la vie collective dans son ensemble que, au-delà des rodomontades, un conformisme de fait est inévitable : les capacités de survie en dehors du système étant réduites à rien, les populations doivent vaille que vaille travailler à la perpétuation dudit système, ou du moins ne pas l’entraver. « Tout se passe comme si la promotion de l’autonomie de la personne n’avait été qu’un miroir aux alouettes, un “ argument de vente ” pour faire consentir les êtres à une certaine forme de développement, le temps que ce développement soit devenu suffisamment important pour que la personne à lui aliénée n’ait plus d’autre idéal que son propre reshaping, afin de s’insérer harmonieusement dans le fonctionnement de la machine globale et se résorber dans ses flux. »
Cette technicisation oblige à une division du travail croissante, mais quand la spécialisation devient trop poussée, le clivage entre moyens et fins trop extrême, l’obtention de la fin ne compense plus les sacrifices auxquels il a fallu consentir pour la mise en œuvre des moyens, l’augmentation de la productivité ne rattrape pas l’appauvrissement humain qu’a nécessité son obtention. Cependant l’aggravation de la situation n’est sensible qu’à un être dont le cœur change moins vite que la forme du monde dans lequel il vit, désormais en état de bouleversement permanent. Si ce cœur épouse la transformation et s’y accoutume tant bien que mal, disparaît le point de référence qui permettrait de percevoir le sens de l’évolution. Or, les grands nombres immunisent contre l’horreur, et Arendt y voyait la possibilité de la « banalité du mal » : non une malignité extrême, mais une atrophie de la sensibilité à l’intérieur d’un fonctionnement qui s’autonomise. À cette insensibilisation contribue également la monstrueuse abstraction du vocabulaire : celui que nous employons (« périmètre sécurisé », « projets parentaux », « pôles d’excellence », etc.) nous sépare progressivement de nos sensations immédiates pour nous faire évoluer dans un univers d’entités fictives, de concepts fantomatiques que nous prenons pour la réalité. L’école a aussi sa part de responsabilité : les instituteurs transformés en « éducateurs » pourraient se révéler des « conditionneurs » très efficaces, accoutumant les êtres à se sentir libres dans un cadre contraint et à passer sans hiatus de l’école à la société de consommation.
Le libéralisme a éliminé toutes les bornes qui cantonnaient l’économie à sa place, subordonnée aux relations sociales en général, et lui a donné la primauté en envahissant tout. « Le multiculturalisme des gigantesques sociétés contemporaines prétend mettre la diversité à portée de main. Mais le multiculturalisme est en réalité un anticulturalisme ou, au mieux, un multi-sous-culturalisme : il n’y a plus en effet, en sus des règles minimales de coexistence et des appareils policiers et judiciaires qui s’emploient à les faire respecter, que le commerce pour transcender l’hétérogénéité des modes de vie en un même lieu. » Or, le productivisme, moteur du commerce, est hostile à tout ajournement de la gratification. De là naît une agressivité à l’égard de ce qui pourrait apparaître intangible ou indisponible : la transcendance, le passé, la tradition, la nature. Est alors enclenchée une dynamique de dédifférenciation générale (sexuelle, en particulier), d’arasement des distinctions patiemment édifiées par les cultures humaines pour structurer l’espace, le temps et leurs usages ; alors tout devient équivalent à tout, tout peut être livré aux entreprises techniques et aux échanges économiques. Telle est la force de l’idéologie libérale que, une fois implantée, elle anéantit si radicalement la faculté, psychique et sociale, à admettre une limite et à la respecter, qu’elle ne peut que continuer à régner jusqu’à ce qu’intervienne la main visible de la catastrophe.
Le problème est que le règne de la société de consommation est désormais tel que l’immaturité générale (voir B. Barber, Comment le capitalisme nous infantilise) qu’elle organise et entretient nous empêche de mettre un frein à nos avidités, nous rend inaptes à trouver satisfaction dans le limité.
Tout cela confirme ce que disait Teddy Goldsmith : le grand débat du XXIe siècle sera entre mondialisation et relocalisation.
Sur le même sujet : François Flahaut, Le crépuscule de Prométhée, J.-F. Mattei, Le sens de la démesure, et évidemment Illich.
Éric SADIN
La siliconisation du monde
L’irrésistible expansion du libéralisme numérique
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Par-delà les promesses mirifiques et l’engagement d’œuvrer pour le « bien de l’humanité », Éric Sadin met en évidence la volonté de surpuissance, le délire pathologique… et la soif insatiable de profits qui animent les techno-libéraux de la Silicon Valley et de ses avatars essaimés à travers le globe. Lanceur d’alerte lucide et parfaitement au fait de son sujet, il réussit à suivre étape par étape l’évolution ultra-rapide de l’envahissement de notre vie par le numérique et révèle les véritables enjeux. Il ne s’agit plus de l’« addiction au numérique » ni des menaces d’une surveillance généralisée de notre vie privée et de la captation de nos données personnelles révélées par Snowden en 2013, même si celles-ci restent d’actualité, mais de rien moins que du destin de notre civilisation humaniste sous l’effet conjugué de la génération exponentielle de données grâce à des capteurs installés tous azimuts et du perfectionnement extraordinaire de l’intelligence artificielle. Ceux-ci aboutissent, par un « accompagnement algorithmique tendanciellement continu » de toutes les facettes de la vie en vue de les marchandiser, à nous frustrer de notre sensibilité, à nous dessaisir de notre autonomie de jugement et de notre capacité d’action. Transparaît là l’aspiration ultime du libéralisme de ne se laisser entraver par aucune limite et exclure d’aucun domaine. La siliconisation du monde, la capture de la vie par le numérique, est une véritable colonisation des corps et des esprits, ayant cependant la particularité de n’être pas vécue comme une violence subie, mais ardemment désirée. Ce qui rend d’autant plus difficile de s’y opposer, surtout que la propagande dont elle est l’objet crée un sentiment d’inéluctabilité quant à sa réalisation future, et ce malgré l’incertitude qui entoure la viabilité de ce modèle – qui n’est plus seulement industriel, mais aussi civilisationnel – de guidage de notre quotidien et d’organisation automatisée de nos sociétés. Faisant fi des principes fondateurs de l’humanisme européen, en passe d’être balayés en une génération, le modèle postule les insuffisances de l’humain et vise à l’élimination de celui-ci – « meilleur moyen pour créer de la productivité » – afin d’instaurer un totalitarisme technique soft parfaitement efficace.
On est face à un choc entre deux modèles de civilisation, celui de l’humain contre celui de la robotisation – « entre le choix de la liberté, ou celui de l’asservissement à des puissances et à des systèmes qui décident, à notre place, du cours des choses », celui du « dessaisissement de la décision humaine », de l’« organisation algorithmique de nos sociétés ». On a le sentiment d’être en train de franchir des seuils, un sentiment d’incertitude et de chaos, découlant de la tension hautement paradoxale, résultant de l’articulation entre psychisme et société, vécue par les individus « entre l’accroissement de maîtrise récemment acquise et l’émergence d’une société qui, dans le même mouvement, les dessaisit d’une partie d’eux-mêmes ». En effet, « quelques dizaines de milliers de “ techno-libertariens ” rêvent de se soustraire à tout joug » et élaborent, dans le même temps, des « protocoles destinés à déterminer toujours plus profondément et continûment le cadre de l’existence de milliards d’individus ». Avec pour caractéristiques une « unidimensionnalité » renvoyant à un mode de perception excluant tous les autres, un dédain de toute limite, qui entraîne, à un moment où à un autre, la négation d’autrui.
Pourtant l’histoire ne manque pas d’exemples où ce qui paraissait inéluctable ne l’était pas et rien n’empêche de refuser individuellement d’entrer dans le jeu et de s’équiper de tous ces gadgets. Il n’est sans doute pas trop tard pour sauver notre culture, mais le temps presse et tout risque de se jouer dans la troisième décennie du XXIe siècle.
« Quand l’homme abandonne le sensible, son âme devient comme démente. » Nicolas de Cues (XVIIe siècle)