Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
Jules BARBEY D’AUREVILLY
Une histoire sans nom
suivi de Une page d’Histoire, Le cachet d’onyx, Léa
****
L’incompréhension cruelle d’une mère despote, passionnée, d’un jansénisme rigide, ajoute au malheur incompréhensible de son innocente fille. « Cette histoire sans nom est obscure, » prévient Barbey dans la tragédie poignante de Lasthénie et de sa mère. « Elles s’aimaient encore, mais une haine commençait à filtrer venimeusement en cet amour sans épanchement qu’elles avaient refoulé dans leurs cœurs, et qui s’y était aigri et corrompu, comme un poison corrompt une source […] Les sentiments gardés trop longtemps au-dedans de nous semblent s’y coaguler, et on ne les fait plus recouler, même en les aspirant par la blessure qu’on a faite. » Barbey est en effet fasciné par le mystère – « ces gouffres de mystère qu’on appelle la nature humaine » –, les êtres et les choses étranges, hors du commun, par les situations les plus cruelles, les plus terribles, les plus noires. Cette attirance n’est pourtant pas (ou pas seulement), semble-t-il, celle du morbide, du grand-guignolesque en soi, mais ce qui l’intéresse ce sont les extrêmes, les sentiments poussés au bout de leur logique, à leur paroxysme, les sentiments forcenés (« Le Père Riculf était une de ces âmes qui, en rien, ne connaissent de limites »), « cette vie intérieure qui ne fait pas de bruit tant elle est profonde, ces tempêtes sourdes qui bouleversent et qui n’ont pas même un murmure ». « Le tragique seul l’attire, écrit le préfacier. L’amour ne l’intéresse que dans son échec. Le mystère ne le touche que par le scandale latent : il implique une révélation. » Et il s’y entend à faire durer le suspense et à peindre une atmosphère qui sert de cadre à ses histoires diaboliques : « Les dames de Ferjol ne rentraient guères [sic] de ces promenades vespérales qu’à l’heure où elles entendaient s’élever l’Angelus sous leurs pieds et monter vers elles, du fond de cette petite vallée où s’accroupissait la noire église romane qui sonnait ce que Dante appelle : “ l’agonie du jour qui se meurt ”. » Le redoutable Barbey nous prend par les entrailles et ne nous lâche plus, emportés que nous sommes par le torrent puissant de ses phrases écrites dans le feu de l’esprit et que, paraît-il, il ne corrigeait pas – le talent à l’état pur, ou brut, un anti-Flaubert en quelque sorte, qui, lui, mettait deux semaines à peaufiner une demi-page. Il ne nous lâche plus… jusqu’à la révélation finale, au dénouement qui tombe comme un couperet.
Les trois nouvelles qui suivent sont de la même eau – trouble – et l’on s’y noie : l’histoire des beaux Incestueux de Tourlaville que « l’orgueil d’une fatalité audacieusement acceptée » allait conduire à l’échafaud ; la vengeance ignoble de Dorsay, motivée par une jalousie stupide et vaniteuse ; le lamentable destin de la pauvre Léa, dont la mort attendue fut peut-être hâtée par l’amour qui lui était voué.
Guy de MAUPASSANT°
Boule de suif
****
La cruauté des humains (« Boule de suif », « Coco ») ou du destin (« La Parure ») serre le cœur. Elle explique le pessimisme de Maupassant, instillé et confirmé par la lecture de Schopenhauer, dépeint en quelques traits incisifs dans « Auprès d'un mort » : « le plus grand saccageur de rêves qui ait passé sur terre » et a « crevé les illusions des cœurs, accompli la plus gigantesque besogne de sceptique qui ait jamais été faite », « riant d'un inoubliable rire, mordant et déchirant les idées et les croyances d'une seule parole, comme un chien d'un coup de dents déchire les tissus avec lesquels il joue ». Il renvoie à son public virtuel l'image de sa laideur et de ses contradictions. Ainsi, « ces six personnes formaient le fond de la voiture, le côté de la société rentée, sereine et forte, des honnêtes gens autorisés qui ont de la Religion et des Principes », « parlaient argent d'un certain ton dédaigneux pour les pauvres », « se sentaient frères par l'argent, de la grande franc-maçonnerie de ceux qui possèdent », ces gens qui fuyaient durant la guerre de 1870 tout en rendant hommage au courage des autres et se conduisaient de manière abjecte avec la prostituée Boule de suif, leur généreuse compagne de voyage.
L'âpreté des paysages ajoute une note supplémentaire à cette dureté. Pendant l'hiver en Normandie (« Première neige »), « on ne voyait aucun mouvement que le vol tourbillonnant des corbeaux qui se déroulait comme un nuage, s'abattait dans un champ et repartait. (…) Elle les regardait, chaque soir, le cœur serré, toute pénétrée par la lugubre mélancolie de la nuit tombant sur les terres désertes. (…) Des courants d'air innombrables paraissaient installés dans les appartements, des courants d'air vivants, sournois, acharnés comme des ennemis. » Dans « Le Bonheur », en raison de cette âpreté, « on perçoit brusquement l'affreuse misère de la vie, l'isolement de tous, le néant de tout et la noire solitude du cœur qui se berce et se trompe lui-même par des rêves jusqu'à la mort ».
Homme lucide, Maupassant « s'aventure, il est vrai, avec passion, aux frontières du raisonnable : fantastique, parapsychologie, maladies nerveuses » écrit le préfacier. « La Chevelure » donne un exemple poignant de monomanie. À cette tendance, on peut même rattacher la perception de l'ambiance qui règne à Rouen durant la guerre : « Il y avait quelque chose dans l'air, quelque chose de subtile et d'inconnu, une atmosphère étrangère intolérable, comme une odeur répandue, l'odeur de l'invasion. Elle emplissait les demeures et les places publiques, changeait le goût des aliments, donnait l'impression d'être en voyage, très loin, chez des tribus barbares et dangereuses. »
Les quatre étoiles attribuées au recueil s'appliquent avant tout à « Boule de suif », pur chef d'œuvre, « Première neige », « Le Bonheur », « Coco ». Les autres nouvelles sont pour la plupart à peine inférieures et aucune ne démérite vraiment. Maupassant « offre à son lecteur l'image de l'aisance et du talent. Il éveille donc la méfiance et déroute les plus ordinairement perspicaces ; nul auteur n'est “ plus propre à faire accéder à une sorte de basic-french littéraire, où manquent tous les éléments subtils ” ; c'est Julien Gracq qui parle » (le préfacier). Quelle injustice, quel manque de jugement !
Gérard de NERVAL°
Voyage en Orient
***
Nerval retrace son périple en Orient dont les principales étapes furent le Caire, le Liban – les échelles du Levant – et Constantinople, périple à la fois réel et fictif. Cet Orient rêvé et lu avant d’être parcouru, Orient où tout devient conte « sous la pompe romanesque du génie arabe », « peuplé d’êtres et de choses qui se transforment, à volonté, en des créations de poète, » écrit joliment André Miquel dans la préface. Et c’est un combat incessant entre le rêve de perfection et le prosaïsme du réel, entre la quête d’« un passé illusoire, et pourtant vivant au cœur, d’une humanité innocente et première », et, en alternance, les désillusions de la réalité (« … c’est une impression douloureuse, à mesure qu’on va plus loin, de perdre, de ville en ville et de pays à pays, tout ce bel univers qu’on s’est créé jeune, par les lectures, par les tableaux et par les rêves », mais plus loin il écrit, en contradiction avec ce qui précède : « Je quitte avec regret cette vieille cité du Caire, où j’ai retrouvé les dernières traces du génie arabe, et qui n’a pas menti aux idées que je m’en étais formées d’après les récits et les traditions de l’Orient. Je l’avais vue tant de fois dans les rêves de la jeunesse, qu’il me semblait y avoir séjourné dans je ne sais quel temps » ou encore « Me voilà en pleines Mille et Une Nuits ».) « Fils d’un siècle déshérité d’illusions, qui a besoin de rêver le passé… sur ses débris, » déplore-t-il. Pourtant, il arrive que la réalité dépasse la fiction, comme dans ce palais à propos duquel il parle de « tout ce que le rêve de l’imagination en délire oserait à peine concevoir de magnificence ».
Son récit est donc imprégné de réminiscences mythologiques, littéraires et historiques. Il s’écrit en arrivant aux Cyclades : « Ma journée a commencé par un chant d’Homère ! C’était vraiment l’Aurore aux doigts de rose qui m’ouvrait les portes de l’Orient. » À un batelier mécontent du prix de la traversée qu’il lui a donné, Nerval répond avec quelques phrases des Dialogues des morts [de Lucien]. [Le batelier] se retire en grommelant des jurons d’Aristophane. » Mais voilà à nouveau qu’il se lamente : « La verte naïade est morte épuisée dans sa grotte, les dieux des bocages ont disparu de cette terre sans ombre, et toutes ces divines animations de la matière se sont retirées peu à peu comme la vie d’un corps glacé. […] Pan est mort ! » Pourtant, plus tard, au Caire : « Il me semblait que les siècles remontaient encore en arrière, et que j’assistais à une scène du temps des croisades. » Près des ruines de Memphis, il dit à l’inverse : « Il faut détourner ses regards de cette Antiquité muette dont un sphinx, à demi disparu dans les sables, garde les secrets éternels. » Mais, au Liban : « Placez-vous du point de vue de l’Antiquité grecque, et vous verrez descendre de ces monts tout le riant cortège des divinités dont la Grèce accepta et transforma le culte, propagé par émigrations phéniciennes . »
Cette quête d’un Orient rêvé plus ou moins disparu, « au goût si capricieux et féérique », d’un passé reflet d’une harmonie originelle, s’opère grâce à une observation curieuse et attentive des choses et des mœurs, à une immersion dans la vie du pays visité. Il rapporte ainsi « mille incidents minutieux », des fragments de journal de voyage, fruits de ses flâneries, du hasard, de l’imprévu et de sa soif d’inconnu ; il avait d’ailleurs pensé donner au Voyage le sous-titre « Scènes de la vie orientale ». Nul comme Nerval n’est ouvert au monde qu’il découvre. Il tente de se fondre dans la population en s’habillant à la mode locale et en habitant dans des quartiers dédaignés par les Occidentaux, au Caire comme à Stamboul.
Nerval est aussi en quête d’un idéal féminin – incarné par Sétalmuc, sœur d’Hakem, et Balkis, la reine de Saba, qui se refuse à Soliman, l’Ecclésiaste, roi tout-puissant de Jérusalem*, dans les légendes qu’il rapporte. Il n’est pas le seul : Le féminin céleste (Goethe) règnera toujours sur les rivages de la Grèce. Et pour le musulman, « la femme adorée n’est elle-même que le fantôme abstrait, que l’image incomplète d’une femme divine, fiancée au croyant de toute éternité ». Comme quelqu’un que je connais, où qu’il arrive, Nerval repère immédiatement les jolies filles, ce qui ne manque pas de lui jouer des tours. Au Caire, pour louer une maison, il lui faut satisfaire aux convenances et habiter avec une femme (bien qu’on lui ait affirmé qu’il avait fait bonne impression**). Dans l’incapacité financière de conclure un mariage avec une petite Copte de douze ans qui lui plaît, auprès de qui il aurait joué d’abord le rôle de père, il décide d’acheter une belle esclave javanaise, Zeinab (« “ Z’n’B’ ”, répéta Abdallah avec un grand effort de contraction nasale. Je ne pouvais pas comprendre que l’éternuement de trois consommes représentât un nom. ») Il se rend vite compte qu’il s’est collé un fil à la pâte. Zeinab est exigeante, superstitieuse***, refuse de se livrer à des tâches domestiques et la liberté qu’il lui offre. « Libre ! dit-elle, et que voulez-vous que je fasse ? Libre ! Mais où irais-je ? » Nerval conclut : « Voilà un singulier pays où les esclaves ne veulent pas de la liberté. » Répugnant à la revendre comme elle le lui suggère, il l’emmène avec lui au Liban, où il croit avoir trouvé enfin la femme idéale en la personne de la fille d’un cheik druse. Il imagine un arrangement acceptable : il lui aurait donné Zeinab, avec qui elle s’entend bien, comme dot et demoiselle de compagnie. Mais au moment où il commence à se rendre digne d’épouser la fille du cheik, le voilà pris d’une fièvre terrible qui l’oblige à quitter définitivement le pays. Adieu, la femme idéale !
Ce voyage captivant dans un monde dont « on a la vague impression qu’il est la parfaite antithèse du nôtre », appellerait mille commentaires, mais le format de ces critiques (3 pages maximum) oblige à se limiter. Je me bornerai à quelques réflexions, d’abord sur la tolérance rencontrée au Proche-Orient. À Constantinople évidemment, carrefour extraordinaire de races et de nations. Mais c’était déjà le cas en Italie, où la religion n’a rien d’hostile à la joie et au plaisir. Ce le sera aussi au Liban, où la croyance des Druses, « syncrétisme de toutes les religions et de toutes les philosophies antérieures » admet « toutes les formes possibles de culte et toutes les révélations connues comme des manifestations diverses, mais également saintes, de la Divinité ». Ce Liban où l’émir Fakardin avait eu la grande pensée de mélanger les populations et d’effacer les préjugés de race et de religion, pensée malheureusement prise à contre-pied car « l’on tend à former deux nations ennemies là où il n’en existait qu’une seule, unie par des liens de solidarité et de tolérance mutuelle ». Mais au fond, ces peuples continuent de s’estimer et ne peuvent oublier les liens qui les unissaient jadis. « Tourmentés et excités soit par les missionnaires, soit par les moines, dans l’intérêt des influences européennes, ils se ménagent à la manière des condottieri d’autrefois, qui livraient de grands combats sans effusion de sang. » Sans doute corollaires de cette tolérance, l’hospitalité moyenne-orientale et la bonté que Nerval attribue au petit peuple égyptien, au caractère analogue à celui des Hindous, « ce qui tient peut-être aussi à leur nourriture presque exclusivement végétale ».
À noter également, entre autres idées fausses, celle qu’on se fait du harem et de ses délices, lieu idéal où « des femmes charmantes s’unissent pour faire le bonheur d’un seul ». Il y règne en fait un puritanisme sévère et « dans le cas où les femmes sont nombreuses, ce qui n’existe que pour les grands, le harem est une sorte de couvent où domine une règle austère. »
Enfin, pour conclure, ce voyage n’a pas été sans danger. Il a fallu éviter « les brigands du Nil qui suivaient, la nuit, les barques à la nage en cachant leur tête dans la cavité d’une courge creusée » et le drapeau jaune de la peste flottait sur Damiette – Nerval a dû subir quatre quarantaines.
* Cette reine du Yémen, « l’Arabie heureuse, « versée dans l’art difficile de parler aux oiseaux », lui tient la dragée haute et le traite d’« homme aveuglé de [s]a vaine splendeur ». Adoniram, le statuaire de génie, son époux prédestiné, dit quant à lui qu’il appartenait à « la race parasite, envieuse et servile, travestie sous la pourpre ».
** « On a une bonne opinion de votre rang. J’ai dit que vous étiez un général.
—Mais je ne suis pas général.
— Allons donc ! vous n’êtes pas un ouvrier, ni un négociant. Vous ne faites rien ?
— Pas grand-chose.
— Eh bien ! cela représente au moins le grade d’un myrliva (général). »
*** Nerval a jeté un chapelet d’oignons trouvé dans la chambre de la jeune fille. Elle l’accable d’un déluge d’imprécations. Il avait renversé un sort. « Nous sommes dans un pays où les oignons ont été des dieux ; si je les ai offensés, je ne demande pas mieux que de le reconnaître. Il doit y avoir quelque moyen d’apaiser le ressentiment d’un oignon d’Égypte ! » Réflexion qui fait apparaître Nerval éminemment sympathique.
Charles NODIER°
Contes
***
J’aime énormément Nodier, ce conteur à l’imagination inépuisable ; j’éprouve à son égard une véritable affection et me sens avec lui en familiarité d’esprit. Il possède une « faculté de dédoublement qui lui permet d’assister en spectateur lucide aux désordres nés de son tempérament excessif, écrit P.G. Castex, l’auteur de l’Introduction. Nodier fut un grand nerveux, qui subissait avec violence tous les ébranlements ; un grand émotif, qui s’exaltait aux plus légers appels ; un grand imaginatif, qui amplifiait les impressions reçues jusqu’à la démesure. » « J’ai entendu en ma vie une multitude de contes saisissants et de touchantes aventures, mais jamais rien d’aussi pénétrant, d’aussi vivant, d’aussi intime que les contes que je me faisais à plaisir, et dont j’étais, comme de raison, le principal personnage, » confie Nodier. Il se flatte dans ses œuvres de profiter des « fantaisies du poète endormi », ce qui avait rarement été fait, et s’émerveille de leur richesse. Faute de trouver dans la vie quotidienne des joies à la mesure de son désir, à l’instar de ses personnages, il cherche des compensations dans le monde imaginaire. « Tout le temps où on ne rêve pas est du temps perdu, » dit-il. Un de ses narrateurs, son alter ego, déplore : « Je voudrais en trouver dans mes souvenirs du fantastique ! Eh ! que n’aurais-je pas échangé contre un peu de fantastique, surtout quand j’ai connu le vrai de ce monde, quand l’expérience me l’a fait percevoir et absorber par tous les pores ? … mais j’aurais donné dix ans de ma vie pour la rencontre d’un sylphe, d’une fée, d’un sorcier, d’une somnambule qui sût ce qu’elle disait… ; pour celle d’un gnome aux cheveux flamboyants, d’un revenant à la robe de chambre de brouillards, d’un follet grand comme rien, du diablotin le plus succinct de corps et le plus pauvre d’esprit qui ait jamais grêlé sur le persil depuis le diable de Papefiguière. »
Il laisse entrevoir l’existence d’un sixième sens dont seraient doués des individus éloignés des normes de la commune raison. « Que sais-je, infortuné qu’ils appellent fou, si cette prétendue infirmité ne serait pas le symptôme d’une sensibilité plus énergique, d’une organisation plus complète, et si la nature, en exaltant toutes tes facultés, ne les rendit pas propres à percevoir l’inconnu ? »
Serait bienvenue la publication d’un recueil plus succinct, comprenant la demi-douzaine des meilleurs contes. Non pas que les autres soient mauvais ou dépourvus d’intérêt, mais on n’y trouve pas au même degré cette luxuriance de l’affabulation, ils présentent des longueurs, ont parfois un coté languissant et s’alourdissent d’une intention édificatrice qui s’accentue à mesure que Nodier avance en âge.
Dans le cycle dit Frénétique, c’est évidemment SMARRA qui remporte les suffrages, poème cauchemardesque d’une intensité peu commune. Nodier était trop familier des terreurs nocturnes pour ne pas aspirer à décrire les vertiges d’une conscience qui en est la proie et ne pas avoir été sollicité par des visions macabres, même si la vogue que connaît alors le genre est, selon lui, le signe d’une perversion du goût et d’une crise de civilisation. C’est ce « fantastique sérieux », vraisemblable, né de l’expérience personnelle, qui donne à ce conte toute son pouvoir d’évocation et engage la littérature dans la voie inconnue du romantisme des profondeurs. S’y trouvent à parts égales les illusions de la vie éveillée et celles du sommeil. On comprendra mieux le caractère vague et inextricable de l’idée, la présence de détails fugitifs, de digressions sans objet et de transitions sans liaisons naturelles si on garde à l’esprit qu’on lit un rêve. « Il fait nuit ! … Et l’enfer va se rouvrir. »
Le narrateur met pourtant en garde son ami : « … quand les oiseaux des funérailles commencent à crier derrière les bois, et que les reptiles chantent d’une voix cassée quelques paroles monotones à la lisière des marécages… alors, mon Polémon, ne livre pas ton imagination tourmentée aux illusions de l’ombre et de la solitude. » Mais l’autre est vaincu : « À peine mes paupières, fatiguées de lutter contre le sommeil si redouté, se ferment d’accablement, tous les monstres sont là. (…) Alors, le croirais tu ? elles vinrent toutes, les sorcières de Thessalie, escortées de ces nains de la terre qui travaillent dans les mines, qui ont un visage comme le cuivre et des cheveux bleus comme l’argent dans la fournaise ; de ces salamandres aux longs bras, à la queue aplatie en rame, aux couleurs inconnues, qui descendent vivantes et agiles du milieu des flammes, comme des lézards noirs à travers une poussière de feu ; elles vinrent suivies des Aspioles, qui ont le corps si frêle, si élancé, surmonté d’une tête difforme, mais riante, et qui se balancent sur les ossements de leurs jambes vides et grêles, semblables à un chaume stérile agité par le vent ; des Achrones qui n’ont point de membres, point de voix, point de figures, point d’âge, et qui bondissent en pleurant sur la terre gémissante, comme des outres gonflées d’air ; des Psylles qui sucent un venin cruel, et qui, avides de poisons, dansent en rond en poussant des sifflements aigus pour éveiller les serpents (…) Une petite fille dont les yeux hagards annonçaient la folie, et qui avait une tunique bleue toute froissée et des cheveux blonds poudrés de paillettes, chantait l’histoire de mon supplice. (…) Près de moi, d’horribles enfants aux cheveux blancs, au front ridé, à l’œil éteint, s’amusaient à m’enchainer sur mon lit des plus fragiles réseaux de l’araignée qui jette son filet perfide à l’angle de deux murailles contiguës pour y surprendre un pauvre papillon égaré. » (On pense au cauchemar décrit dans La mort de Virgile d’Herman Broch.)
Je me suis tellement laissé entrainer à prolonger cette citation qu’il ne reste plus guère de place pour commenter le reste.
Dans le cycle Écossais, on retiendra TRILBY, le lutin amoureux, aimable follet, plus malicieux que méchant, et gardien du foyer ; il voue à Jeannie un amour qui n’est pas de la terre.
Dans le cycle des Innocents, correspondant à l’époque où Nodier s’isole de plus en plus du monde et où le rêve répond pour lui à une profonde nécessité intérieure, c’est évidemment LA FÉE AUX MIETTES qui l’emporte. Cette mendiante qui a sans doute « plus de trois mille ans mais n’en paraît guère que deux cents », douée d’une vitalité exceptionnelle qui l’amenait, quand elle était contente, à sautiller sur place si haut, mue par une « élasticité ascensionnelle », qu’elle menaçait de s’échapper dans l’espace, la « petite vieille plus blanchette, plus proprette et plus parfaite en tout point » qu’il n’y a jamais eu, devient l’épouse de Michel le Charpentier, qui passe ses jours à étudier la sagesse avec elle et ses nuits à vivre d’amour avec Belkiss, la princesse orientale, représentation de la fée dans toute la beauté de ses jeunes années. Belkiss est l’une des incarnation de l’idéal féminin que Nodier poursuivra toute sa vie et dont ses héroïnes sont des avatars, qu’il a cru trouver cent fois et qui le conduisit à aimer « avec frénésie, cette jeune fille inconnue qui peut être n’existait pas ».
Dans le cycle du Dériseur Sensé, contemporain du précédent, dégoûté des sottes vanités du monde et de son aspect positif et utilitaire, Nodier manie la satire dans HURLUBLEU, où on débarque dans l’île des Patagons, centre d’un archipel tout peuplé de philosophes. On y croit qu’un homme n’est pas plus difficile à fabriquer qu’un lapin de garenne, « quand on sait de quoi cela se compose »
Dans Fantaisies et Légendes, Nodier s’évade tous azimuts et donne libre cours à son imagination, « la reine des facultés » selon Baudelaire. Il se moque de lui-même avec un humour, qui n’est pas sans rappeler Rabelais, Voltaire, Molière… et Alfred Jarry, dans le BIBLIOMANE, conserve sa légèreté de ton dans L’AMOUR ET LE GRIMOIRE, comme dans TRÉSOR DES FÈVES ET FLEUR DES POIS : « (La voiture) est partie à l’étourdie avant que Fleur des Pois eût achevé de s’expliquer sur ma destination, et il n’y a pas de raison pour que ce voyage finisse dans tous les siècles des siècles ; cette aimable princesse, qui est assez évaporée, comme le comporte sa jeunesse, ayant bien pensé à me dire en quelle sorte on mettait sa calèche en route, mais non pas à ce qu’il fallait faire pour l’arrêter. / Effectivement, Trésor des Fèves s’était servi sans succès de toutes les interjections malsonnantes qu’il eut jamais recueillies, pudeur gardée, de la bouche blasphématoire des voiturins et des muletiers, gens de pauvre éducation et de méchant langage. La diantre de calèche allait toujours, elle n’allait que de plus belle ; et, pendant qu’il fouillait dans sa mémoire pour varier les apostrophes de plus d’euphémismes que n’en pourrait enseigner la rhétorique, madame la calèche coupait des latitudes à la course, et passait sur le ventre de dix royaumes qui n’en pouvaient mais. »
On a là un aperçu du classicisme du style de Nodier (qui s’accuse pourtant d’« abondance redondante et maniérée » par la bouche de l’un de ses personnages, « de la nature un peu exagérée de [ses] expressions ordinaires ».) Je ne suis pas de l’avis de Castex, pour qui ce style est « trop sage pour rendre avec relief le désordre des hallucinations ». Il me semble au contraire que, par contraste, il le met en valeur. Romantique de tempérament, Nodier est classique par le goût.
Au fil des pages, on découvre ses idées, penchants et phobies. Il dédaigne le progrès, « cette vie si occupée de perfectionnement qui ne [lui] montre que de vaines agitations qui aboutissent à la mort pour les peuples comme pour l’homme ». « Je ne vous ai pas dit que ce fût un avantage, puisque c’est un progrès, » assène un de ses personnages. Il n'a guère foi dans « la raison purement humaine, qui discute tout, parce qu’elle ne discerne rien clairement », ni dans la science, « sèche, rebutante et sacrilège anatomie des divins mystères de la nature ». Alors que ses contemporains s’enthousiasment pour l’essor des industries et des techniques, il dénonce comme un fléau ces conquêtes du « principe positif », signe, selon lui, d’une décadence morale. L’épidémie de choléra défie « les insolentes bravades de la science » Il n’a aucune confiance dans la médecine et les médecins, qui ont « le privilège légal d’exercer l’art de guérir sans avoir jamais guéri personne ». Itou pour « l’école d’enseignement mutuel », « où les enfants apprennent à s’envier, à se haïr réciproquement, et puis à lire et à écrire, c’est-à-dire tout ce qui leur manquait pour être de détestables créatures ». Il se méfie de la richesse et parle de gens qui « n’ont jamais été plus réellement pauvres depuis qu’ils étaient riches ». Le portrait qu’il brosse du « gendre de convenance dont les familles se glorifient » laisse entrevoir ses sentiments envers la bourgeoisie en général : « un grand garçon d’une constitution forte qu’aucune émotion n’avait jamais altérée ; doué de cette assurance imperturbable que beaucoup de fortune et un peu d’usage donnent aux sots ; parlant haut, parlant longtemps, parlant de tout, riant de ce qu’il disait ; forçant les autres à prendre part en dépit d’eux à la satisfaction qu’il avait de lui-même ». Cela va de pair avec un mépris de la politique, « dont les chances ridicules ont créé la fortune de tant de sots », et de la Justice : « Je continuai à me défendre avec autant de sang-froid que m’en permettaient les trémoussements tumultueux, les passes étourdissantes, les écarts et les estrapades gymnastiques de mon avocat, et surtout les points d’orgue perçants, les sibilations déchirantes et les cadences à perdre l’ouïe qu’il brodait avec une richesse impitoyable sur la basse solennelle du tribunal profondément endormi, » raconte Michel le Charpentier. « Je prie messieurs de noter pour mémoire, avant de se rendormir, que j’ai conclu à LA MORT, » déclare le juge. Nodier accuse d’ailleurs les « grands faiseurs de révolutions » d’en avoir fait contre tout, mais pas contre l’échafaud.
Sa philosophie peut se résumer à la recherche du contentement procuré par l’exercice d’un « petit métier », qui préserve de l’ennui, « maladie des gens inutiles, des paresseux et des sots », et à un juste scepticisme : Tout croire est d’un imbécile, / Tout nier est d’un sot.
NB : Je me suis abstenu de lire les deux contes du cycle Mystique.
STENDHAL
La Chartreuse de Parme
****
Il y a dans la Chartreuse une « plénitude poétique et joyeuse », écrit Michel Crouzet, le préfacier, où « l’expression du bonheur et le bonheur de l’expression se confondent ». « J’avais trop de plaisir à parler de ces temps heureux de ma jeunesse, » confia Stendhal à Balzac pour expliquer son refus de modifier le début du roman. Or, se sont bien les impressions de ses premières années qu’il décrit à travers Fabrice del Dongo – Fabrice, qui respirait « le bonheur facile de la première jeunesse », constate avec amertume le comte Mosca, Fabrice à « l’air naïf et tendre et [à l’]œil souriant qui promettent tant de bonheur », Fabrice qui se croyait privé de « cette folie sublime » qu’est l’amour et ne vivra que pour elle. Il disait ne valoir quelque chose que dans les moments d’exaltation. « Son âme s’occupait avec ravissement à goûter les sensations produites par des circonstances romanesques que son imagination était toujours prête à lui fournir » et il avait une « disposition naïve à se trouver heureux de tout ce qui remplissait sa vie. […] Fabrice oubliait complètement d’être malheureux. » « Il est bien étonnant d’être en prison et de devoir se raisonner pour être triste ! » se disait-il. « Pour une âme qui n’a pas le sens du tragique, tout est comédie, » remarque finement Tomasi di Lampedusa. « Ici l’odieux, c’est-à-dire, pour l’essentiel l’évocation de la politique, cette pierre au cou du roman, devient un contrepoint burlesque de l’action, » confirme Crouzet, et la cour de Parme est le « microcosme des passions politiques et des vanités en délire », où l’on est frappé par les ridicules et petitesses des préoccupations des courtisans. Stendhal observe sans préjugés, mais jamais impitoyable, et, libéré de toute indignation, il peut décrire même ce qui est cruel ou vil sans se départir de son allégresse.
L’appareil romanesque de la Chartreuse vient se greffer sur la description sentie des sentiments et des sensations qui était l’essence de La vie d’Henri Brulard, autobiographique comme les Souvenirs d’égotisme. Le domaine de Stendhal, ce sont « les événements qui ont pour théâtre le cœur des personnages », ce qui est « sensation de l’âme ». Et il les dépeint avec une extrême économie de moyens : il refuse toute énumération, toute accumulation d’adjectifs, ne s’embarrasse pas de longues explications et compte sur le pouvoir évocateur de ses phrases concises, de son style pétillant d’intelligence et sur la sagacité du lecteur pour les compléter (il utilise souvent « etc. »). Jean Prévost parlait de promptitude dans la perfection et Tomasi dit : « Jamais une si aimable poésie n’a été exprimée avec des phrases aussi banales. »
Paul VERLAINE°
Fêtes galantes
Romances sans paroles
précédé de Poèmes saturniens
*** 1/2
« Nul appui ; la même vision imaginante, livrée au glissement et à l'annulation sans fin des sensations, est entraînée dans une même dérive où bascule aussi le monde, » résume bien Jacques Borel, auteur de la Préface. En effet, face à la mort qui rôde, tout le reste – le monde, les êtres, les choses, l'arbre et la rivière, le parc et l'étang, l'aube et le crépuscule – « par le même gris », est brouillé, frappé d'irréalité. Ainsi, les personnages de comedia del arte des Fêtes galantes, malgré leur faux enjouement, ne sont que des fantoches sans consistance, de « molles ombres bleues » emportées dans un vertigineux tournoiement (Brassens a bien choisi « Colombine » pour mettre la poésie de Verlaine en musique). Tout est menacé de dissolution, à commencer par l'âme du poète entraîné par sa rêverie, qui « pour d'affreux naufrages appareille », et avec elle le monde entier « dont ne surnagent plus que des îlots de sensations isolés et dérivants, rongés, entraînés eux-mêmes ». D'où le côté hanté, « blême », « égaré », « blafard », « morne » de la rêverie verlainienne, dans un univers démarré, frappé d'irréalité, où tout se défait, se délite. D'où sa « langueur monotone », sa musique douce, discrète et triste, dont la tristesse même est sans fondement, comme en témoignent les deux derniers quatrains de la troisième des « Ariettes oubliées » (« Il pleure dans mon cœur… ») :
Il pleure sans raison
Dans ce cœur qui s'écœure.
Quoi ! nulle trahison ?…
Ce deuil est sans raison.
C'est bien la pire peine
De ne savoir pourquoi
Sans amour et sans haine
Mon cœur a tant de peine.
Ou ce quatrain de « Bruxelles » des « Paysages belges » :
Triste à peine tant s'effacent
Ces apparences d'automne,
Toutes mes langueurs rêvassent,
Que berce l'air monotone.
Émile ZOLA°
La faute de l'abbé Mouret
****
Zola fournit l'ébauche de son livre : « L'histoire d'un homme frappé dans sa virilité par une éducation première, devenu être neutre, se réveillant homme à vingt-cinq ans, dans les sollicitations de la nature, mais retombant fatalement à l'impuissance. » Il veut affirmer la possibilité du bonheur terrestre – provocation, à l'époque, pour des esprits hypocrites ou imprégnés de christianisme mal assimilé –, il veut décrire le caractère « divin » du « ciel terrestre » : « Le paradis est pour ainsi dire dispersé à travers la terre entière. » Pour ouvrir les esprits, il tente de répondre à l'angoisse qui étreint la majeure partie du XIXe siècle (au sens premier, angustia signifie « étroitesse », « resserrement »).
Zola va opposer deux types sociaux, incarnés par ses héros : Serge Mouret est issu du séminaire, Albine a été élevée par un oncle athée ; Serge a vécu enfermé, Albine dans la nature. Elle va essayer de ramener Serge aux temps innocents d'avant le péché originel. Elle ne le conduit à la « faute » que si l'on réduit le péché originel à la découverte de la sexualité, comme on le faisait encore fréquemment à la fin du XIXe siècle. Elle ne le « perd » qu'au regard des conventions sociales, qui imposent la chasteté au prêtre ; aussi bien, elle le sauve puisqu'elle le rend homme.
L'abbé Mouret est le prêtre du hameau perdu des Artaud, en Haute-Provence. Comme dit la Teuse, sa vieille bonne : « Il en remontrerait pour la sainteté à un homme de soixante ans ; mais il n'a point vécu, il ne sait rien, il n'a pas de peine à être sage comme un chérubin ce mignon-là. » Confit en dévotion, « il passait ses journées dans l'existence intérieure qu'il s'était faite, ayant tout quitté pour se donner entier. Il fermait la porte de ses sens, cherchait à s'affranchir des nécessités du corps, n'était plus qu'une âme ravie par la contemplation. La nature ne lui présentait que pièges, ordures ; il mettait sa gloire à lui faire violence, à la mépriser, à se dégager de sa boue humaine (…) Il marchait au milieu des hommes en ne voyant que Dieu. » Il aspirait à devenir un pur esprit.
Il dit la messe du matin dans son église délabrée et vide, « pareille à une bergerie abandonnée ». Elle est en proie aux assauts de la nature : les moineaux y entrent par les carreaux cassés* ; l'odeur forte de la basse-cour de Désirée, la sœur de Serge, y souffle « comme un ferment d'éclosion » ; la rumeur montant des Artaud, dont les habitants se reproduisent sans désemparer sur cette terre ingrate depuis des générations ; le soleil y allume « d'une splendeur la porte du tabernacle, célébrant les fécondités de mai », tout prenait « un frisson de sève, comme si la mort était vaincue par l'éternelle jeunesse de la terre ». Un jour, l'abbé s'exalte jusqu'à s'écrier : « Oui, je nie la vie, je dis que la mort de l'espèce est préférable à l'abomination continue qui la propage. » Claquant des dents, terrassé par la fièvre, il s'évanouit sur le carreau.
Pour sa convalescence, son oncle, le Docteur Pascal (sujet du dernier livre des Rougon-Macquart), l'emmène au Paradou, immense domaine seigneurial protégé par de hauts murs, à l'abandon depuis un siècle. Albine, seize ans, orpheline et nièce du vieux Jeanbernat, gardien du domaine, libre-penseur nourri des Lumières, entreprend de le soigner avec dévouement. Serge est comme réinitialisé : « Ça m'a joliment nettoyé d'être malade, » dit-il. Il revient progressivement à la vie, bien qu'alternent périodes d'amélioration et de rechutes, surtout les jours de pluie où « la campagne pleure la mort du soleil ». Pour le tirer de sa torpeur, Albine a besoin de « la complicité du printemps ». Avec sa venue, Serge sent « couler en lui tout un engouffrement de vie ». Il est alors assez fort pour découvrir le Paradou, dont Zola fait un symbole de renaissance, un nouveau jardin d'Éden : « Une mer roulant sa houle de feuilles jusqu'à l'horizon, sans l'obstacle d'une maison, d'un pan de muraille, d'une route poudreuse. Une mer déserte, vierge, sacrée, étalant sa douceur sauvage dans l'innocence de la solitude. » Sous le poudroiement de flammes du soleil, « le grand jardin vivait avec une extravagance de bête heureuse… C'était une débauche telle de feuillages, une marée d'herbes si débordante, qu'il était comme dérobé d'un bout à l'autre, inondé, noyé. (…) le jardin n'était plus qu'un tapage, une école buissonnière battant les murs, un lieu suspect où la nature ivre avait des hoquets de verveine et d'œillets. (…) Chevelure immense de verdure, piquée d'une pluie de fleurs, dont les mèches débordaient de toutes parts, s'échappaient en un échevellement fou (…) un dévergondage des plates-bandes et des corbeilles » et toute « cette vie pullulante avait un frisson d'enfantement ». Serge y connaît un éveil de ses sens « brusquement ouverts, ravi du grand ciel, de la terre heureuse, du prodige de l'horizon étalé autour de lui. Ce jardin qu'il ignorait la veille, était une jouissance extraordinaire. » Tout l'emplissait d'extase, jusqu'aux brins d'herbe, jusqu'aux pierres des allées… (pp. 266-7). Et avec ses sens s'éveille son amour fou pour Albine. « Je viens de te voir pour la première fois, belle, rayonnante, inoubliable » lui dit-il. Et, en un animisme païen, le jardin semble se faire complice du rapprochement physique de ce jeune et beau couple, salué par les allées écartées « comme les foules saluent les rois longtemps attendus ». « Et ils restaient, ainsi que des fiancés enfants, souverainement pudiques, comme au centre d'une tour de pureté, d'une tour d'ivoire inattaquable, où ils ne s'aimaient encore que de tout le charme de leur innocence (…) ne sachant point se baiser aux lèvres, cherchant sur les joues, finissant par danser l'un devant l'autre, en riant aux éclats, par ignorance de se témoigner autrement le plaisir qu'ils goûtaient à s'aimer. » Puis un jour, dans « une solitude nuptiale, toute peuplée d'êtres embrassés », la nature paraît être dans l'attente religieuse de l'union finale. Après celle-ci, ils éprouvent « une perfection absolue de leur être (…) Et il y avait encore, dans leur bonheur, la certitude d'une loi accomplie, la sérénité du but logiquement trouvé, pas à pas. »
Puis, comme Adam et Ève, les amants ressentent de la honte. Dans un brusque revirement, en entendant les cloches de son église, rappelé à l'ordre par le violent Frère Archangias qui le guettait, Serge s'enfuit et retourne à sa paroisse.
Au bout d'un certain temps, Albine descend au village pour tenter de le ramener auprès d'elle. Elle se heurte à sa tranquillité « que rien d'humain ne peut plus abattre », à une sorte de « saint de pierre que ne trouble aucune chaleur venu des entrailles », « raidi dans cette volonté de prêtre cachant les agonies de sa chair sous la dignité du sacerdoce ». S'ensuit un dialogue au cours duquel Albine finit par le traiter de lâche. Serge répète qu'il nie la vie, phrase qui résume à elle seule tout le drame : c'est la guerre de la vie contre la mort, de la nature contre le catholicisme. Il fantasmera ensuite la destruction complète de son sanctuaire : « C'était l'émeute victorieuse, la nature révolutionnaire dressant des barrières avec des autels renversés, démolissant l'église qui lui jetait trop d'ombre depuis des siècles. » Quant à Albine, elle retourne au Paradou et décide de se suicider ; elle emplit la chambre de fleurs et meurt heureuse, asphyxiée par leurs parfums.
J.-K. Huysmans dira que La faute de l'Abbé Mouret n'est pas à proprement parler un roman, « mais bien un poème d'amour et l'un des plus beaux poèmes » qu'il connaisse. C'est une ode à l'amour pur et incarné, à l'abondance jamais en défaut de la nature, d'une terrible sensualité. C'est une œuvre forte qui balaie toutes les critiques, dans laquelle Zola donne libre cours à sa verve animiste, voire panthéiste.
* « Ils n'avaient plus peur. Ils étaient revenus, au beau milieu des coups de cloche, effrontés, volant sur les bancs. Les tintements répétés les avaient mis en joie. Ils répondirent par de petits cris, qui coupaient les paroles latines d'un rire perlé de gamins libres. Le soleil leur chauffait les plumes, la pauvreté douce de l'église les enchantait. Ils étaient là chez eux (…) Un d'eux alla se poser sur le voile d'or de la Vierge qui souriait. »