Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
Mark LYNAS
Six Degrees
Our Future on a Hotter Planet
***
Mark Lynas avait signé un bon premier, High Tide (Marée haute), maintenant publié en français. Son deuxième, Six Degrees, est excellent, extrêmement clair malgré la complexité du sujet traité, parfaitement documenté (comme on va le voir)… et d'autant plus inquiétant.
Voisin de la bibliothèque scientifique Radcliffe d'Oxford, il a passé des heures à y exhumer des milliers d'articles publiés dans d'obscures revues de climatologie. Il en a fait la synthèse en s'efforçant de classer en six chapitres les effets prévisibles d'une augmentation de la température mondiale de 1 à 6° C. Cet inventaire des périls qui nous menacent en une montée crescendo au fil des chapitres est effrayant. Il se fonde sur la mise en œuvre de modèles établis selon des critères scientifiques rigoureux et sur les enseignements du passé (témoignages paléontologiques). Des incertitudes quant aux délais demeurent en raison de la complexité des systèmes naturels, de la multiplicité des paramètres et de l'existence de points de rupture, mais le sens de l'évolution générale est certain. On ignore d'où viendront les coups si nous ne faisons rien, mais ils viendront.
Mark Lynas nous entraîne dans un tour du monde des constats effectués par des spécialistes : disparition accélérée des glaciers, fonte du Groenland et des calottes polaires, violence accrue des ouragans, acidification des océans, retour en force del Niño, augmentation simultanée des fréquences des sècheresses et des inondations, inversion du cycle du carbone, suite notamment à la déforestation, assèchement de fleuves dont dépend la vie de population entières (Pakistan), dégel du permafrost, libération possible du méthane retenu au fond des océans, etc. On connaît plus ou moins cette litanie, mais Lynas a le mérite d'exposer les problèmes en détail de manière particulièrement compréhensible et explicite. Dans l'introduction, il insiste sur le fait que des variations de températures mondiales moyennes de quelques degrés, qui peuvent sembler anodines en regard des variations entre le jour et la nuit (une quinzaine de degrés souvent), entraîneraient des effets considérables et risqueraient de déclencher au-delà de certains seuils des phénomènes d'emballement que nous ne serions plus en mesure de maîtriser.
Il termine son livre par un chapitre relativement optimiste : il n'est pas trop tard pour agir et limiter les dégâts. Selon les meilleures estimations d'alors (2007), nous avions jusqu'en 2015 pour pallier nos émissions de CO2 de façon à ne pas dépasser les 2° de réchauffement à partir desquels nous franchirons selon toutes probabilités des points de rupture et risquerons de déclencher une réaction en chaîne fatale. Il semble que nous ayons eu droit à un petit sursis, mais il doit être très court étant donné que nous avons déjà atteint en 2020 le 1,25° d'augmentation depuis le début de l'ère industrielle.
Sans doute le livre sur le changement climatique le plus impressionnant publié jusqu'ici.
(Traduit en français depuis)
Fred PIERCE
With Speed and Violence
Why Scientists Fear Tipping Points
**
De prime abord, le livre de Pierce est moins percutant et enthousiasmant (si tant est qu'on puisse user de cet adjectif pour un sujet aussi sombre) que Six Degrees de Mark Lynas, mais il réussit cependant à captiver le lecteur par la précision et l'exhaustivité des analyses.
Il abord le changement climatique sous l'angle particulier des points de rupture. Le GIEC (Groupe international d'étude du climat) n'en tient pas compte dans ses prévisions et en arrive donc à supposer un changement qui, quoique alarmant, reste progressif. Or, les fameux points de rupture, comme le nom l'indique, représentent des seuils au-delà desquels entrent en jeu des feedbacks (boucles de rétroaction) positifs qui déclenchent une réaction d'emballement impossible à enrayer. On entre là en terra incognita où, comme dans les insurrections au cours desquelles on risque toujours de prendre une balle perdue, les mauvais coups risquent de pleuvoir de partout et de là où on les attend le moins.
Nous connaissons quelques-unes de ces épées de Damoclès (mais certainement pas toutes) : seuil de disparition des forêts tropicales au-delà duquel elles deviennent émettrices de carbone au lieu de le séquestrer, fonte du Groenland et des calottes glaciaires, arrêt du Gulf Stream, libération des clathrates, ces poches de méthane congelées situées dans le fond océanique, acidification des océans. Or, le livre pose plus de questions qu'il ne donne de réponses. Une importante marge d'incertitude subsiste en effet quant au franchissement de ces points de rupture, sa date, ses effets. Une certitude demeure : le risque de les franchir est grand si nous continuons à rejeter du carbone dans l'atmosphère au rythme actuel et les changements provoqués seront rapides et violents (d'où le titre). D'ailleurs, l'histoire du climat comme les modèles des climatologues montre que le climat ne change pas de manière progressive, mais par à-coups, passant en général d'un état à un autre (époque glaciaire-époque interglaciaire, par exemple) avec une rapidité extrême à l'échelle du temps géologique – en quelques décennies parfois et peut-être moins – suivant un processus qui rappelle les « équilibres ponctués » de la théorie saltationiste de l'évolution. Une fois franchi un de ces seuils, le climat relativement stable que l'humanité connaît depuis des millénaires appartiendra au passé et nous entrerons dans une zone de turbulences où s'appliquera davantage la théorie du chaos et où un effet en entraînera un autre, sans doute imprévu. Car l'une des conclusions de ce livre est que tous les écosystèmes sont inextricablement liés dans un super-système qu'est la Terre (l'auteur évoque ici la théorie Gaïa de Lovelock).
Dans un style journalistique, Pierce fait parler des scientifiques, tous des sommités reconnues dans leur domaine : ceux-ci nous font part des résultats de leurs recherches, de leurs conclusions et de leurs doutes, mais tous s'accordent à dire que ne pas tenir compte des risques de franchissement des points de rupture serait extrêmement imprudent, voire suicidaire. L'auteur brosse leur portrait, raconte des anecdotes et tout cela contribue à donner du corps au discours et à montrer comment la science se fait.
Même si à mon sens le livre de Lynas est meilleur, celui-ci fait plus que figure honorable et mérite aussi d'être publié en français.
(Traduit en français depuis)