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Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Samuel BUTLER

Détruisons les machines

***

                                                                   

        Quel plaisir de retrouver cet esprit clairvoyant, pétillant d’intelligence et d’humour, en avance d’un siècle sur son temps ! J’ai lu avec enthousiasme quasiment toute son œuvre il y a une trentaine d’années (merci Oshawa) : Ainsi va toute chair, pour certains le meilleur roman anglais de la deuxième moitié du XIXe siècle, qui dispense d’ingurgiter de longs traités de psychologie ; sa critique originale et pertinente du darwinisme en quatre volumes (dont La vie et l’habitude, traduit en français comme ses autres livres par Valéry Larbaud) ; et Erewhon, dont est extraite la matière de ce petit livre, un récit satirique à la Swift : en Erewhon, on est passible de peines de prison, non pas si on commet un vol, considéré comme une aberration passagère, mais si on tombe malade – un rhume vous vaut quelques jours de détention, une pneumonie beaucoup plus ; le héros, récemment arrivé se fait coffrer, lui, parce qu’il porte une montre, dans ce pays où les machines sont interdites depuis longtemps ; enfin, on y fréquente des collèges de Déraison, pour que la pensée n’aille pas trop loin. J’ai même traduit un petit livre de lui, Dieu connu, dieu inconnu, que j’avais réussi à faire publier par une maison d’édition créée par un ami pour la circonstance et dont ce fut le seul titre au catalogue… Au faîte de sa renommée, harcelé par ses admirateurs, Bernard Shaw leur disait qu’ils feraient mieux de s’intéresser davantage à Samuel Butler, à qui il devait tout, en train de mourir oublié.

        Ces propos font grandement réfléchir sur notre dépendance envers les machines, dont nous semblons n’être plus que les serviteurs en charge de les produire, entretenir, alimenter et perfectionner. Elles seraient même capables de se reproduire, pas comme nous certes, mais « des familles entières de plantes ne viendraient-elles pas à mourir si leur fertilisation n’était pas assurée par une classe d’agents tout à fait éloignés d’elles-mêmes ». Leur mode de reproduction, et leurs fonctions en général, sont aussi différents des nôtres qu’auraient pu paraître ceux des animaux « aux yeux » des végétaux. Cette dépendance – sans elles nous disparaîtrions en six semaines – « nous empêche de proposer l’annihilation complète des machines, mais elle montre sans aucun doute qu’il faudrait détruire toutes celles dont nous pouvons nous dispenser, de peur qu’elles ne nous soumettent à une tyrannie encore plus totale ». Pour exercer leur domination, elles « ont exploité la servile préférence que l’homme accorde à ses intérêts matériels plutôt que spirituels ». En effet, n’est-il pas évident qu’elles « gagnent du terrain sur nous, quand on considère le nombre croissant de ceux qui leur sont soumis comme des esclaves et de ceux qui vouent toute leur âme à l’expansion du règne mécanique ». Mais « notre asservissement viendra à nous sans bruit et par d’imperceptibles approches ». Et pourtant, l’organisme humain « n’a jamais évolué avec une rapidité comparable au rythme de progression des machines. C’est l’aspect le plus important de cette question ».

 

 

BYRON

Don Juan 

*** 1/2

         La vie de Byron était si « galante » qu’il était peut-être dans l’ordre des choses qu’il s’attaque au mythe de Don Juan, mais enterré le Don Juan cynique, libertin, séducteur et voué aux flammes de l’enfer dont on a en tête l’image. L’avatar byronien est sensible et plutôt timide, « mince et frêle, imberbe et rougissant » ; pour lui, le seul enfer à craindre serait… le mariage, et il est séduit par les femmes plus qu’il ne les séduit. Il faut dire que la plupart de celles qu’il rencontre sont jeunes, jolies, particulièrement charmantes et émouvantes, en premier lieu Haydée, la fille du pirate grec insulaire. Ah, la visite nocturne au harem des jeunes vierges endormies ! Aussi les premiers livres sont-ils une célébration de l’amour selon la nature plutôt qu’une incitation à la débauche. Mais Don Juan n’est pas seulement cela ; c’est aussi un brûlot dédié à la liberté sous toutes ses formes, à laquelle Byron refusa toujours de renoncer, la sienne comme celle des peuples. Il met la portée subversive du mythe « au service du combat contre la tartuferie généralisée. Sarcastique en diable, Don Juan taille joyeusement en pièces fausses réputations et vraies impostures […] Surtout, il livre au bûcher les vanités de son temps, qui sont aussi les nôtres, » écrit Marc Porée, le préfacier et traducteur.

         Mais avant tout, il veut se faire plaisir. Comme chez Montaigne, son style et son esprit « vont vagabondant de même », « à sauts et à gambades » ; le narrateur parle de tout et de rien, à bâtons rompus, sans jamais se départir de son allure primesautière, imprévue comme la vie, pour laisser libre cours à sa verve intarissable et rêver « à [s]a guise » : « … je n’ai nul projet en tête / si ce n’est de m’amuser un moment », « je baguenaude, en narrant quelquefois, / En méditant parfois ». « Dieu, quel odieux bavard je fais, » déplore-t-il. Il alterne causticité et impertinence – à Platon : « Tu me rases, charlatan, prétentieux ! » – mélancolie, humour, sarcasme, satire incendiaire, ironie mordante, poésie simple et drame ; il passe sans transition du léger au grave. « Tempête, guerre, amour mes sujets sont variés ; / Je les pimente de mes élucubrations ; / je perce cette jungle qu’est la société ; / je donne un aperçu des gens de chaque classe. » « Byron dynamite les illusions de grandeur véhiculées par le culte de l’héroïsme, » (Porée) et, d’un antimilitarisme farouche, il stigmatise « ceux dont la boucherie est le métier ». Il décrit « le microcosme monté sur échasses / Qu’on nomme le Grand Monde, étant le plus petit / Mais le plus haut perché… » Il s’en prend en particulier à l’hypocrisie typique de l’Angleterre, où « un genre de vernis couvre tous les défauts ; / Même le crime y prend un air de lieu commun. »

         Byron a voulu que son poème soit « légèrement et tranquillement facétieux », fuyant toute monotonie. La traduction versifiée est excellente et fidèle ; elle redonne au poème rythme et dynamisme qu’avaient perdus les précédentes traductions en prose. Malheureusement, les traducteurs ont dû sacrifier la rime, « cocasse et outrancière », pour laquelle Byron, qui « faisait rime de tout bois », avait une « étourdissante virtuosité » (M. Porée) (Il faudrait le lire en bilingue).

« L’ironie et la tendresse, la légèreté de la touche, le charmant divertissement, tous ces éléments mêlés et en outre exaltés par la perfection du vers, rendent la lecture de ce célèbre chef-d’œuvre l’une des expériences les plus délicieuses qu’un homme cultivé puisse connaître, » écrit Tomasi di Lampedusa. Et l’œuvre que Byron lègue à la postérité est à son image : « ardente et enlevée » (Porée encore).

Je sais que la flânerie est la forme et la matière même de ce roman en vers, mais les digressions dont il abuse parfois (et les multiples références à des personnages désormais inconnus au lecteur moderne, non britannique de surcroît, à moins d’être non pas cultivé comme dit Tomasi, mais archi cultivé) m’ont retenu de lui attribuer quatre étoiles.

 

 

Charles DICKENS

David Copperfield

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        David Copperfield, ou Charles Dickens – DC/CD – nous transporte en nous racontant les événements de sa vie dans ce Bildungroman, roman de formation, qui est aussi formateur et édifiant pour le lecteur. Il peint une série de portraits de personnages exemplaires, attachants par leur bonté, leur abnégation et leur simplicité ou leur excentricité typiquement britannique, mais aussi d’individus exécrables. Leur caractère se dévoile non pas au travers d’une analyse psychologique, mais de leurs gestes, leur comportement et leurs tics verbaux.

        CD ne se départit jamais de son humour, parfois ravageur (dîner du chapitre XXV), parfois même dans les moments dramatiques (adieux de Peggoty à travers le trou de la serrure). Certains épisodes, infiniment tristes (« Les vacances » du chap. VIII), ont l’accent de vérité du vécu. La candeur de ses souvenirs d’enfance donne aux choses un relief pittoresque. Il décrit de manière poignante les malheurs des cœurs simples (Ham trahi). Son amour éperdu pour Dora est dépeint de la façon la plus charmante et celui pour la céleste Agnès, plus profond, est extrêmement émouvant. Il dévoile avec perspicacité les méprises et les emballements de la jeunesse. Chaque mot, chaque image est parfaitement choisi(e).

        Malgré un certain pathos hugolien (par exemple, dans l’abaissement servile et le manque de réaction confondant d’Emilie face à l’attitude arrogante et odieuse de Rosa, qui appartient à une classe supérieure, probablement signes des temps et symptomatiques du respect des Anglais pour la hiérarchie sociale), la réputation de chef-d’œuvre de la littérature anglaise du XIXe siècle n’est pas usurpée.

 

 

Aldous HUXLEY

Contrepoint

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        « Roman-somme » selon Maurois et admirable portrait de l’intelligentsia londonienne décadente des années 30, de l’aristocratie snobinarde, superficielle, frivole et cynique. La peinture satirique des travers de cette société est incisive et criante de vérité, l’analyse sans concession des sentiments, émotions et pensées, pétillante d’intelligence. Tout cela a valeur générale et s’applique aux sociétés du même genre, la parisienne notamment. La plupart des personnages, peu sympathiques (sauf le couple Rampion), pratiquent l’ironie et le cynisme, beaucoup sont faux, hypocrites et égoïstes, jouent des rôles et ont des idées absurdes. Les idiosyncrasies de chacun sont bien typées, comme celles de Burlap, baudruche gonflée de lui-même (« Toute sa conversation était un dialogue avec son moi ou avec ce petit doppelgänger qui se tenait, invisible, à côté des gens avec lesquels il était supposé causer… »).

        Huxley se montre visionnaire (« En fin de compte, la nature se rétablira. Et le progrès vous fera sentir fort mal à votre aise. Votre chute sera aussi rapide que votre ascension. » et *) Son intention littéraire, exprimée par Philip Quarles, est de « regarder avec tous les yeux à la fois – avec des yeux religieux, avec des yeux scientifiques, avec des yeux d’homme moyen sensuel ». Le résultat « n’arrivera jamais à être à moitié aussi bizarre que la réalité originale. Nous admettons tout comme allant de soi. Mais dès l’instant où l’on se met à réfléchir, tout devient bizarre. C’est ça que je voudrais arriver à mettre dans mon livre, – la qualité étonnante des choses les plus évidentes. Au fond, n’importe quelle action, n’importe quelle situation, ferait l’affaire. »

        Quant à sa philosophie, c’est peut-être Rampion qui l’exprime : « Ni ange, ni diable. Un homme c’est un être sur une corde raide, qui marche délicatement, en équilibre, ayant à l’un des bouts de son balancier l’esprit, la conscience, l’âme, à l’autre bout, le corps, l’instinct, et tout ce qui est inconscient, tout ce qui touche à la terre, tout ce qui est mystère. […] Ce n’est pas l’instinct [qui engendre les excès] ; c’est une imagination en prurit, qui chatouille artificiellement l’appétit, qui chatouille des désirs dépourvus d’existence naturelle. »

        Le livre est une succession de scènes, comme dans un film, et la caméra se fixe successivement sur les divers personnages. Roman polyphonique et, évidemment, contrapunctique, qui n’est pas sans rappeler Le quatuor d’Alexandrie de Durrell.

 

* « Ils [communistes et capitalistes] croient tous à l’industrialisation sous une forme ou une autre […] D’un côté, le machinisme et les fonctionnaires. De l’autre, le machinisme et Henry Ford. Le machinisme, pour nous mener à la perdition ; les riches ou les fonctionnaires, pour le faire marcher. [Les deux cliques] sont également pressées. Au nom de la science, du progrès, et du bonheur humain ! Amen, – et posez le pied sur l’accélérateur ! 

         — Oh, ils l’y posent carrément. Et ça gaze. C’est le progrès. Mais, c’est probablement dans la direction de l’abîme.

         — Et la seule chose dont les réformateurs parviennent à nous parler, c’est la forme, la couleur, et l’appareil de direction du véhicule ! Ces imbéciles-là ne voient que c’est la direction prise qui importe, que nous faisons absolument fausse route et qu’il faudrait faire demi-tour, – de préférence, à pied, sans leur puante mécanique. […] Et les progrès mécaniques entraînent plus de spécialisation et de standardisation du travail, d’où des amusements préparés d’avantage en série et moins individuels, d’où diminution d’initiative et de facultés créatrices, d’où atrophie progressive de toutes les choses vitales et fondamentales de la nature humaine, d’où plus d’ennui et d’agitation, d’où une espèce de folie individuelle. […] Les industriels qui fournissent aux masses des amusements standardisés et fabriqués en série, s’appliquent de leur mieux à faire de vous le même imbécile mécanisé dans vos loisirs que pendant vos heures de travail. »

 

 

Roy LEWIS°

Pourquoi j’ai mangé mon père

***

                                  

         Nous sommes au Paléolithique, quelque part entre le Kilimandjaro, le Ruwenzori et le mont Kenya, dans une petite horde familiale de pithécanthropes. On fait la connaissance d’Ernest, le narrateur, le deuxième d’une fratrie de quatre, l’« intellectuel » de la bande, d’Édouard, le chef de famille, progressiste et technophile, et de l’oncle Vania, conservateur et technophobe. Édouard aspire ardemment à accélérer l’évolution au moyen de progrès techniques afin d’atteindre au plus vite le stade Homo sapiens.

         Il va dérober le feu à un volcan et cela change la vie du groupe. Avant cela, ils étaient descendus des arbres, armés du biface et du coup de poing, se considérant comme des animaux du sol, mais en cas de pépin face à des griffes, des dents, des cornes, il leur fallait remonter dare-dare sur un arbre. Grâce au feu, ils peuvent maintenant tenir les animaux dangereux en respect, dormir tranquilles dans une caverne vidée de ses ours, durcir la pointe de leurs dards sur la flamme et chasser ainsi un gibier abondant qu’ils apprennent bientôt à faire griller. Fini les fourmis pilées, le crapaud mariné, qui avaient été l’ordinaire de l’enfance d’Ernest ­– et dire à maman qu’on n’en avait pas envie, c’était s’attirer une bonne baffe. Ils apprennent aussi, grâce à l’infatigable Édouard à allumer un feu eux-mêmes sans avoir à escalader les flancs d’un lointain volcan et à le rapporter en une longue course-relais. Bien qu’il ait « le cœur à gauche » et soit libéral, Vania estime que c’est de la folie, que son frère a dépassé les bornes, qu’il cherche à sortir de sa condition, ce qu’il juge contre-nature, vulgaire, « bassement matérialiste et petit-bourgeois ». « L’orgueil coupable de la créature ! s’écrie-t-il. Parce ce que tu as rejeté ton allégeance à la nature, tu te figures que tu pourras la conduire par la queue. Eh bien, tu te prépares de fameux déboires, mon vieux, je t’avertis ! » Lui, Vania, a fait son choix : « Je reste singe », et il remonte dans son arbre, back to the trees.

         Édouard, de son côté, féru d’innovations, ne se lasse pas de chercher. Il ne tarde pas inventer la fourrure amovible. À chaque découverte, il s’exclame : « Les possibilités sont prodigieuses ! » Il décrète l’adoption de l’exogamie : fini l’accouplement entre frères et sœurs ! ses fils devront aller chercher leurs compagnes dans une tribu voisine, ce qu’ils font, semble-t-il, sans recourir à la méthode traditionnelle, qui consiste, entre autres tendresses, à assommer la personne visée d’un coup de gourdin et à l’enlever dans les bois. Non sans mal, Ernest conquiert ainsi Griselda et passe une lune de miel idyllique dans le jardin d’Eden. Alexandre, le benjamin, revient « avec son gourdin sous le bras et, tendrement, pendue à l’autre, Pétronille, la ravissante donzelle aux fesses d’hippopotame ». L’autre frère, Tobie, a dégoté Caroline et ils arrivent chargés chacun d’un gros bloc de pierre. « Mais comme c’est gentil de nous apporter un souvenir ! s’extasie la mère. Quel beau rocher ! Oh ! il ne fallait pas, c’est beaucoup trop vraiment ! »

         Et puis, c’est le désastre : Édouard allume par mégarde un feu de brousse qui ravage le tiers de l’Ouganda. La horde doit déménager faute de gibier. Elle arrive après de longues pérégrinations dans une immense plaine fertile, où Édouard cherche à nouer des relations avec le chef du clan local : « Do you speak English ? dit père aimablement. Sprechen Sie deutsch ? ¿ Habla español ? Aut latina aut graeca lingua loquimini ? Mais non, bien sûr, suis-je bête ? Revenons-en au bon vieux langage par signes. »

         S’élève alors une controverse entre Ernest, partisan de la non-prolifération de l’usage du feu – estimant déraisonnable de « confier à des gens qui ne sont, à peu de choses près, que de grands singes, le moyen de réduire le monde en cendres » – et son père, décidé à laisser sa découverte en libre accès. Ernest devra employer les grands moyens pour l’en empêcher.

         L’effet comique obtenu par Roy Lewis tient en grande partie au recours aux anachronismes : description de la caverne comme un appartement, avec living et chambres d’enfants, référence à la théorie de l’évolution, aux gènes, argot ou, au contraire, langue châtiée d’Édouard, prénoms actuels, etc. On ne se tord pas de rire comme l’ont fait Théodore Monod et Vercors, à qui il avait conseillé la lecture du livre et qui l’a traduit, mais le fait est que c’est très amusant.

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