Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
Benjamín LABATUT°
Maniac
***
Le livre s’ouvre sur un chapitre consacré à Paul Ehrenfest, célèbre mathématicien ami d’Einstein, qui s’est suicidé après avoir tué son fils atteint du syndrome de Down. L’évolution de sa sacro-sainte physique, ébranlée sur ses bases par la mécanique quantique et la propagation du « fléau mathématique », ainsi que l’irruption de l’irrationnel qu’il percevait dans « les chants décérébrés des Jeunesses hitlériennes, les diatribes des politiciens belliqueux, chez les partisans d’un progrès sans fin (…) et dans l’industrialisation de la physique », le désespéraient. Il sentait se profiler une « raison dérangée », une « forme d’intelligence profondément inhumaine, tout à fait indifférente aux besoins les plus fondamentaux de l’humanité ».
Tout cela est incarné par János « John » von Neuman, « l’humain le plus intelligent du XXe siècle », qui, notamment, a « donné le jour à l’ordinateur moderne, jeté les bases mathématiques de la mécanique quantique, écrit les équations ayant mené à l’explosion de la bombe atomique, conçu la Théorie des jeux » et favorisé l’avènement de la vie numérique et de l’intelligence artificielle.
« Il y a deux types de personnes au monde : Jancsi von Neumann et tous les autres, » assène son ami d’enfance Eugene Wigner. À six ans, il aurait été capable d’effectuer de tête des divisions de deux nombres à huit chiffres. Il montrait des capacités de concentration prodigieuses. Lorsqu’on lui posait une question, il se réfugiait dans un coin de la pièce, le dos tourné, recroquevillé sur lui-même et, comme en transe, maugréait en fixant le sol, puis il se retournait brusquement et donnait une réponse complète, précise et claire. Plus tard, quand il venait à Los Alamos – où était élaborée la bombe A –, on lui soumettait les problèmes les plus difficiles et, passant d’un bureau à l’autre, il les résolvait en deux temps trois mouvements. Son obsession monomaniaque pour la logique le consumait ; il voulait tout mathématiser. Ces aptitudes analytiques et logiques exceptionnelles allaient de pair avec une incapacité de gérer la vie quotidienne et un manque total d’intuition et d’empathie, comme il arrive aux personnes dont le lobe gauche du cerveau est surdéveloppé aux dépens du droit. Il était incapable de lacer ses souliers, commente sa première femme, qui disait l’avoir épousé parce que « bête comme il était », il la faisait rire. « Quel miracle qu’un homme aussi stupide puisse être aussi intelligent, » s’étonnait sa seconde femme, Klára Dan, après l’avoir qualifié d’« horrible », ainsi que les années de leur mariage. « Cette capacité hors du commun à voir le cœur des choses ou – en la considérant sous son angle opposé – cette myopie caractéristique, qui ne lui permettait de réfléchir qu’en termes de principes fondamentaux, est non seulement la clé de son génie mais elle explique aussi son aveuglement moral presque puéril, » dit un certain Theodore von Kármán, et son ancien professeur de renchérir : « Un géant des mathématiques, assurément, mais Hashem sait que c’était aussi un idiot, et un idiot dangereux avec ça ! Quelle contradiction… C’était comme parler avec deux personnes différentes en même temps. Brillant mais puéril, perspicace mais incroyablement superficiel. (…) Une intelligence sinistre, pareille à une machine, à laquelle il manquait cette retenue qui nous bride, nous autres. » Cette absence d’intuition et cette superficialité expliquent sa nullité au jeu de go, sa fascination devant un char d’assaut géant lors d’un défilé militaire à Berlin, et son amour pour l’Amérique. « Tout cet optimisme irréfléchi, exaspérant, toute cette joyeuse naïveté derrière laquelle ces gens cachaient leur cruauté, ça a fait ressortir le pire en lui, » commente Klára Dan. Autre trait de caractère intéressant : alors que pour contourner son entêtement, celle-ci n’avait d’autre ressource que de l’amadouer et l’entourlouper, ou bien de le soumettre par la force, comme un enfant monstrueux, aussi obsessionnel qu’il ait été, « il n’était pas du genre à rester bloqué sur un problème (…) il avait l’intelligence joueuse, pas torturée, et ses visions étaient généralement immédiates, quasi instantanées, jamais le fruit d’un dur labeur. » Et c’est dans cet esprit ludique qu’il a abordé des problèmes qui mettaient en jeu l’avenir de l’humanité et considéré toutes les entreprises humaines, aussi funestes soient-elles…
Irrésistiblement captivé, von Neumann fit sien le projet de David Hilbert qui, en réaction à l’incertitude ambiante d’un monde lancé dans une spirale infernale et à la « crise des fondements des mathématiques », visait à donner à celles-ci les bases les plus élémentaires et irréfutables, à leur redonner un socle sur lequel tout le monde pourrait s’accorder et qui leur faisait défaut désormais. Mais il ne tarda pas à prendre connaissance des conceptions de Kurt Gödel, selon qui il serait à jamais impossible d’axiomatiser les mathématiques, de mettre à jour ces fondements logiques qu’il cherchait désespérément. « Gödel avait découvert ce qui semblait être une limite ontologique, quelque chose au-delà de quoi nous ne pouvions pas penser. » Les implications de sa logique étaient stupéfiantes et ses « théorèmes de l’incomplétude » laissaient entrevoir les limites de la compréhension humaine. « Si vous combiniez les idées de Gödel et celles de von Neumann, le résultat défiait la logique même : jusqu’à la fin des temps, les mathématiciens allaient devoir choisir entre accepter de terribles paradoxes et contradictions, ou s’appuyer dans leur travail sur des vérités invérifiables. »
Ayant perdu sa foi juvénile dans les mathématiques, « aux États-Unis, von Neumann devint un mathématicien renégat, un esprit mercenaire, de plus en plus séduit par le pouvoir et ceux qui le détenaient. » Selon son ennemi juré Barricelli, il campait « comme une araignée gloutonne sur la toile qui relie tous les intérêts militaires et gouvernementaux ». « Vous n’avez pas à être responsable du monde dans lequel vous vivez, vous savez, » dit-il un jour à Richard Feynman. Certes, mais rien ne l’obligeait à apporter sa contribution aux « grandes technologies de la mort » (Einstein), à participer à l’élaboration de la bombe A et à conseiller de faire exploser celle-ci sur Hiroshima, non pas au niveau du sol, mais à l’altitude optimale, calculée par lui, de six cents mètres, afin que l’onde de choc provoque le plus de dégâts.
Rien ne l’obligeait à souffler aux militaires l’idée la plus tordue, la plus démoniaque et cynique qu’il ait jamais eue, celle résultant de l’application de sa Théorie des jeux à la stratégie : la bien nommée MAD, pour Mutually Assured Destruction, « destruction mutuelle assurée ». Assurer la paix globale en nous conduisant au bord de l’Apocalypse. « Cet équilibre précaire, ce jeu macabre, n’a jamais vraiment pris fin, même après la guerre froide. Bien trop de ces armes sont encore là à attendre leur heure, supervisées par des mécanismes de contrôle faillibles et vieillissant, préservées dans des sarcophages d’acier tels les corps depuis longtemps défunts des pharaons, prêts pour la vie à venir, celle qui commence avec la mort. » Cette Théorie des jeux, sortie d’un cerveau atteint de quasi psychopathie, est évidemment fausse, ou du moins lacunaire : les agents parfaitement rationnels et logiques n’existent pas. « Les gens normaux ne fonctionnent pas du tout comme ça. Oui, ils mentent, ils trichent, trompent, intriguent, complotent, mais ils sont également capables de coopérer, de se sacrifier pour les autres ou de prendre des décisions sur un simple coup de tête, corrige Oskar Morgenstern, pourtant coauteur de la dite théorie. (…) La vie est tellement plus qu’un jeu. Toute sa richesse et sa complexité ne peuvent être capturées par des équations, quelles que soient leur beauté ou la perfection de leur équilibre. Les [êtres humains] peuvent se montrer éminemment irrationnels, se laisser emporter et influencer par leurs émotions, être sujets à toutes sortes de contradictions. Et si cela provoque l’ingouvernable chaos que nous observons autour de nous, c’est également une bénédiction, un drôle d’ange qui nous protège des rêves fous de la raison. »
Enfin, von Neumann donnera naissance au MANIAC, le Mathematical Analyser, Numerical Integrator and Computer, bref le premier véritable ordinateur, sans lequel il n’eût pas été possible de fabriquer la bombe H, qui de l’avis de tous ceux qui ont assisté à ses essais, était l’horreur absolue. « Ce que nous sommes en train de créer est un monstre dont l’influence va changer l’Histoire, si tant est qu’elle existe encore ! Mais il serait impossible de ne pas aller jusqu’au bout. Pas seulement pour des raisons militaires – ce serait aussi contraire à l’éthique, du point de vue des scientifiques, de ne pas accomplir ce qu’ils savent faisable, quelles que soient les terribles conséquences que cela pourrait avoir, » a-t-il osé dire ! Il suggérera par la suite d’utiliser une bombe thermonucléaire pour dévier les ouragans… L’autre tâche que von Neumann assignera à son ordinateur était de transformer la vie. À mon sens l’auteur n’insiste pas assez là-dessus, le bouleversement par l’informatisation de l’existence quotidienne étant bien plus profond et général que la présence de l’épée de Damoclès qu’est cette diablerie de bombe H, et l’avenir qu’il imaginait, non seulement chimérique et aberrant, mais surtout inhumain.
Alors qu’il était atteint d’un cancer à progression rapide, apparemment dû, juste retour des choses, à son exposition aux rayons lors des essais nucléaires, sa femme lui demanda comment il pouvait avoir jadis envisagé, en toute sérénité, le massacre de centaines de millions de personnes dans une première frappe nucléaire contre l’Union soviétique, et être incapable de faire face à sa propre mortalité avec un semblant de calme et de dignité, il répondit : « C’est totalement différent. »
Le livre se clôt sur un chapitre consacré à Lee Sedol, le champion du monde de go, battu par une IA – cette intelligence artificielle que von Neumann appelait de ses vœux – devenue capable d’une authentique créativité, caractéristique de l’intelligence humaine, et capable d’apprentissage par renforcement, d’apprendre de ses fautes selon la méthode essai-erreur. Mais il arrive pourtant à cette intelligence monstrueuse, capable de calculer plus de deux cents millions de positions à la seconde, de débloquer* et Lee Sedol parvient à remporter une victoire contre elle. Sauf que cette IA, ses concepteurs finissent par la dépouiller de toute donnée humaine dont elle pourrait apprendre, la privant ainsi de son seul lien direct avec l’humanité, avec des résultats terrifiants. Tout cela laisse, selon qui ont été confrontés directement à cette IA, la sensation d’être entraîné vers un néant, comme un trou noir qui vous aspire.
L’homme le plus intelligent du siècle était aussi le plus nuisible. Comment expliquer qu’il ait pu sévir aussi librement ? Divinisation de la science et prosternation devant les scientifiques, absence de contrôle démocratique réel sur le « progrès » technique, aveuglement des militaires ?
Livre d’une brillante intelligence, clair, d’une cohérence rigoureuse… et glaçant.
* Comme j’en ai fait vingt fois l’expérience, par exemple, quand en allant sur un site, après avoir donné mon adresse électronique, le logiciel, au lieu de fournir, automatiquement, mon nom, tire de son chapeau celui de mon cousin, mort depuis deux ans…
Rohinton MISTRY
L’équilibre du monde
*** 1/2
On peut se fier à la 4e de couverture, qui dit l’essentiel (voir plus bas).
Le roman nous fait pénétrer dans un autre monde, celui des couches pauvres de la population indienne. Sur fond de troubles politiques – l’état d’urgence proclamé par Indira Gandhi pour échapper à l’accusation de trucages électoraux et « maintenir la sécurité intérieure », et qui donne lieu aux pires exactions –, on voit toute la violence physique et morale (frontières dressées dans les esprits, « aussi évidentes qu’un mur de pierre »), la cruauté abjecte, l’injustice et l’absurdité du système des castes, « impie, bigot et maléfique », qui le condamnent sans appel (Des membres des hautes castes punissent des intouchables pour avoir osé laisser leur ombre les polluer…), l’arrogance des puissants, et l’ineptie d’une certaine forme de développement. Mais il en coûte de tenter de renverser l’ordre : « Ce que les siècles avaient constitué, Dukhi avait osé le défaire ; il avait transformé des cordonniers en tailleurs, détruisant l’équilibre millénaire de la société. Transgresser la règle des castes méritait la plus sévère des punitions. »
Le grand talent de R. Mistry, écrivain anglophone né à Bombay, se révèle dans ce roman : caractères et comportements décrits avec l’acuité d’un fin observateur, scènes de rue saisies sur le vif, pudeur dans l’expression des sentiments, fraîcheur et innocence de certaines attitudes, légèreté humoristique. En voilà un échantillon, à propos d’un collecteur des loyers : « La nature l’avait doté d’un sourire automatique, qui se formait chaque fois qu’il ouvrait la bouche pour parler. Ce tic buccal avait pourtant un inconvénient lorsque la teneur de son message exigeait plus de solennité dans le reste du visage – des sourcils froncés, par exemple pour un loyer en retard. […] Accompagner menaces et avertissements d’un sourire plaisant n’était pas une bonne stratégie. Si seulement il pouvait le transformer en sourire carnassier… Mais les muscles responsables échappaient à son contrôle. La difficulté n’était pas moindre lorsqu’il devait exprimer des regrets pour des réparations non faites, ou présenter des condoléances en cas de mort chez un locataire. Très vite, en raison de ce malheureux étalage dentaire, il fut accusé de vilénie, de méchanceté, d’incompétence, de débilité mentale, voire de démonisme. » Réalisme des descriptions : « Des trouées d’un pâle clair de lune révélaient l’entassement infini de cahutes, le sordide patchwork de plastiques, carton, papier et toile de sac, pustules et cloques d’un cauchemar dermatologique envahissant le corps en décomposition de la métropole. »
Comme dans Le pousse-pousse de Lao She et La Jungle d’Upton Sinclair, on constate qu’en raison de la précarité même de leur existence qui les rend incapables d’encaisser le moindre coup dur, une fatalité entraîne irrémédiablement les pauvres sur la pente descendante. Acceptation et fatalisme alternent avec révolte ; Michaux (dans Un barbare en Asie) avait raison : l’Indien n’est pas pacifique, il passe brusquement de l’apathie à la violence.
Citation : « Pourquoi les hommes d’affaires sont-ils si impitoyables ? Malgré tout leur argent, ils ont l’air malheureux.
– C’est une maladie qu’on ne peut guérir, dit Dina. […] Et ils ne savent même pas qu’ils l’ont."
4e : Voici le grand roman de l’Inde contemporaine, réaliste, foisonnant, inspiré. L’histoire se déroule au cours des années 1970 et 1980. Dans le même quartier vivent des personnages venus d’horizons très divers : Ishvar et Omprakash, les deux tailleurs – des « intouchables » ; Dina, la jeune veuve, qui, pour survivre, se lance dans la confection à domicile ; Maneck, descendu de ses lointaines montagnes pour poursuivre ses études ; Shankar, le cul-de-jatte, exploité par le maître des mendiants. Bien d’autres encore… À travers les heurs et malheurs de leurs existences, Rohinton Mistry, brosse une fresque qui est à la fois l’odyssée d’une nation et une parabole de la condition humaine. Un roman-fleuve qui nous emporte irrésistiblement.