Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
Vilgil GHEORGHIU (Roumanie)
La vingt-cinquième heure
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« Chef d’œuvre incontestable et incontesté. On n’a jamais mieux peint l’absurdité totalitaire, » dit Kamikaze, l’auteur soi-disant collectif (il ne l’est pas) du Petit Dictionnaire des farceurs et des gens sérieux de ce siècle, consacré aux écrivains français, et qui lui accorde la seule place dévolue à un étranger. Ce récit poignant des tribulations d’un homme simple et innocent ballotté pendant des années d’un camp ou d’une prison à l’autre entre 1938 et 1951 au gré des décisions arbitraires de la société machiniste occidentale n’est pas sans rappeler, outre les autres modèles du genre – Si c’est un homme de Primo Levi, L’espèce humaine de Robert Anselme, etc. –, Kafka ou Catch 22. Tout cela rappelle aussi de manière inquiétante l’emprise de plus en plus tyrannique, apparemment plus soft, de la mégamachine technicienne et technocratique moderne. Anthony Quinn incarne parfaitement Iohann Moritz, le personnage principal, dans l’excellent film qui en a été tiré.
Fernando PESSOA
Le Livre de l’intranquillité
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« Autobiographie sans événements », journal psychologique, philosophique et métaphysique des sensations et émotions de Fernando Pessoa, tenu par son « semi-hétéronyme » Bernardo Soares. Victime d’une « incapacité congénitale à vivre », l’auteur se réfugie dans sa tour d’ivoire intérieure et se fait l’observateur attentif de ce qu’il ressent et éprouve dans sa confrontation aux choses et aux êtres « pour tout convertir en [sa] substance la plus intime », explorer le « triste fatras de [s]es émotions confuses » comme de vastes terres inconnues, animé par « l’envie de connaître autrement que par la connaissance, de ne plus réfléchir qu’avec nos sens, et de penser sur un mode tactile ou sensible, de l’intérieur de l’objet considéré, comme si nous étions de l’eau et lui une éponge ». « Je suis un homme pour qui le monde extérieur est une réalité intérieure. Je sens cela non pas métaphysiquement, mais avec les sens usuels qui me servent à capter le réel […] Ce livre est un seul état d’âme, analysé de tous les côtés, parcouru dans toutes les directions.»
Car Pessoa se dit inadapté à la vie ordinaire » – « le seul fait de vivre me terrifie et me torture » et « mon âme est lasse de la vie », écrit-il, faisant sienne la phrase de Job –, il déteste les endroits inconnus, la nouveauté qui vient troubler la fixité de son univers familier, il appréhende le contact avec ses semblables. Conscient de son « apathie de renonceur congénital », il s’est appliqué à fuir tout effort pour vivre, toute responsabilité sociale, à « cultiver son habileté à éviter les intrusions de la vie, […] à se cuirasser contre [sa] sensibilité à l’opinion d’autrui, […] à se matelasser l’âme contre les coups bas de la coexistence avec les autres ». « Sachant combien, et avec quelle facilité, les plus petites choses ont l’art de me torturer, je fuis délibérément leur contact, si petites soient-elles. Lorsqu’on souffre, comme je le fais, parce qu’un nuage passe devant le soleil, comment ne souffrirait-on pas de cette obscurité, de ce jour perpétuellement couvert de sa propre existence ? » Le saudade incarné, et décortiqué sous toutes les coutures ! Derrière cette sensibilité exacerbée (témoin cette phrase proustienne à l’extrême : « Un simple bonbon au chocolat peut me détraquer les nerfs, sous l’excès de souvenirs qui viennent m’ébranler »), sa tristesse et son indifférence affectée, on décèle un manque d’affection, peut-être dû à l’absence d’amour maternel.
Consignation méticuleuse de ses sensations, donc, et retraite dans le rêve et l’imagination. « Je n’ai jamais rien fait que rêver. Cela, et cela seulement, a toujours été le sens de ma vie. Je n’ai jamais eu d’autre souci véritable que celui de ma vie intérieure. […] J’ai une espèce d’obligation de rêver toujours, car n’étant et ne voulant être que le spectateur de moi-même, et rien d’autre, il me faut le meilleur spectacle possible. Je me construis donc, tout d’or et de brocards, et traverse des salons inventés – scène en trompe-l’œil, décor ancien, rêve créé parmi des jeux de lumières douces et d’invisibles musiques. » Contempler l’éternel mouvement de cette vie intérieure et « tout effacer sur le tableau, du jour au lendemain, se retrouver neuf à chaque aurore, dans une revirginité perpétuelle de l’émotion, […] prendre conscience de tout pour la première fois. » Mais le monde extérieur s’intègre aussi à cette vie intime : « Tout ce qui nous entoure devient partie de nous-mêmes, s’infiltre dans les sensations mêmes de la chair et de la vie, et la bave de la grande Araignée nous lie subtilement à ce qui est près de nous, nous berçant dans ce lit léger d’une mort lente qui nous balance au vent. » Parfois le doute l’envahit sur le bien-fondé de sa démarche : « Ce que je n’ai pas perdu de ma vie, je l’ai gâché à interpréter confusément des choses inexistantes, à faire des vers en prose, dédiés à des sensations intransmissibles, grâce auxquelles je fais mien l’univers caché. » Pourtant cette vie toute intérieure peut être des plus exaltantes : « Il existe ainsi des âmes contemplatives qui ont vécu de façon plus intense, plus vaste et plus tumultueuse que d’autres qui ont vécu à l’extérieur d’elles-mêmes. » Il ajoute ailleurs : « Je souhaite, autant que possible, faire en sorte que mon malheur m’amuse. »
Cela revient finalement à une quête de soi. « J’ai conquis, un petit pas après l’autre, le territoire intérieur qui était le mien de naissance. J’ai réclamé, un petit espace après l’autre, le marécage où j’étais demeuré nul. J’ai accouché de mon être définitif, mais j’ai dû m’arracher de moi-même au forceps. » Pourtant, il n’a pas de certitude : « Je ne sais pas moi-même si ce moi que je vous expose, tout au long de ces pages sinueuses, existe réellement, ou n’est qu’un concept esthétique et faux que j’ai forgé de moi-même. »
Quoi qu’il en soit, Pessoa s’accomplit au travers de l’élaboration par l’écriture de cette sculpture de lui-même. « Ainsi les idées, les images, toutes frémissantes d’expression, me traversent en cortèges sonores de soieries aux tons passés, où tremble confusément la tache lunaire d’une idée. […] Cette progression hiératique dans notre langue claire et majestueuse, cette expression de l’idée par les mots inévitables, ce cours naturel de l’eau qui suit sa pente, cet émerveillement des sonorités qui deviennent des couleurs idéales – tout cela me grisa d’instinct. » D’où, « mon inspiration fiévreuse d’artiste qui veut produire une chose que pour l’instant je ne comprends pas et que j’appelle la beauté. […] Rendre purement littéraire la réceptivité de nos sens ; et les émotions, si leur apparition risque de nous amoindrir, les convertir en matériau simplement apparu pour en faire naître des statues sculptées en phrases fluides et scintillantes. »
Comme il est inévitable dans tous les journaux intimes, on y trouve des redites, des contradictions, des ambiguïtés, des obscurités, des paradoxes douteux, mais je ne suis pourtant pas près d’oublier « la prose limpide et frémissante » (lui-même dixit) de Pessoa et la fascination qu’elle exerce. À titre d’illustration, je ne résiste pas au plaisir de recopier le fragment 4 (p. 44)* et le début du fragment 367 (p. 380)**. Voir aussi, par exemple, les fragments 155 et 156 (pp. 188-9).
* … et de la hauteur majestueuse de tous mes rêves – me voici aide-comptable en la ville de Lisbonne.
Mais le contraste ne m’écrase pas – il me libère – ; son ironie même est mon propre sang. Ce qui devrait me rabaisser est précisément le drapeau que je déploie ; et le rire dont je devrais rire de moi-même est le clairon dont je salue et crée l’aurore où je m’engendre moi-même.
Quelle gloire nocturne que d’être grand, sans être rien ! Quelle sombre majesté que celle d’une splendeur inconnue… Et j’éprouve soudain ce qu’a de sublime le moine dans le désert, l’ermite dans sa solitude, conscient de la substance du Christ dans les pierres et dans les grottes de son éloignement du monde.
Et assis à ma table, cette pièce embrumée et minable – moi, petit employé anonyme, j’écris des mots qui sont comme le salut de mon âme, et je me dore d’un couchant impossible sur de hautes, vastes et lointaines montagnes ; je me dore de mon étole, reçue en échange des plaisirs, et de l’anneau du renoncement à mon doigt évangélique, immobile joyau d’un mépris extatique.
** … et les chrysanthèmes exténuent leur vie lasse, en des jardins empénombrés de leur présence.
Citations :
– « Chacun de nous a sa vanité, et cette vanité consiste à oublier que les autres ont une âme semblable à la nôtre. »
– « L’orgueil est la certitude, toute émotive, que nous avons de notre propre grandeur. La vanité est la certitude, tout aussi émotive, que les autres nous reconnaissent, ou nous attribuent, cette même grandeur. »
– « Pour agir, il faut donc que nous ne puissions pas nous représenter la personnalité des autres, leurs joies ou leurs souffrances. Si l’on sympathise, on s’arrête net. […] L’art sert d’issue à la sensibilité que l’action s’est vue obligée d’oublier. L’art est la Cendrillon qui est restée à la maison, parce qu’il a bien fallu. »
– « N’avoir pas de besoin constitue la meilleure part de la richesse. »
– À propos de l’impression laissée par des personnes croisées dans la rue : « Ils n’ont conscience de rien, parce qu’ils n’ont pas conscience d’avoir conscience. »
– « Éternels passagers de nous-mêmes, il n’est pas d’autre paysage que ce que nous sommes. »
– « Ce sont toujours des cataclysmes universels que les grands tourments de notre âme. Quand ils fondent sur nous, l’orbe du soleil autour de nous s’en trouve perturbée, et le cours des étoiles. »
– « Au fond, croyez-moi, ce que nous sommes de plus douloureux, c’est ce que nous ne sommes pas réellement, et nos plus grandes tragédies se déroulent dans l’idée que nous nous faisons de nous-mêmes. »
– « L’homme supérieur diffère de l’homme inférieur, et de ses frères les animaux, par la simple qualité de son ironie. Celle-ci est le premier signe que la conscience a pris conscience d’elle-même. »
– « La violence quelle qu’elle soit, a toujours représenté pour moi une forme hagarde de la bêtise humaine. »
– « Puisque aucun idéal n’incarne aussi bien que l’inertie toute la logique de notre aristocratie d’âme, face aux stridences extérieures de l’âge moderne, l’Inerte, l’Inactif doivent être notre idéal. »
– « Il y a ainsi deux sortes d’artistes : celui qui exprime ce qu’il ne possède pas, et celui qui exprime le surplus de ce qu’il possède. »
– « L’art consiste à faire éprouver aux autres ce que nous éprouvons, à les libérer d’eux-mêmes… »
– « Se voir soi-même comme on voit la nature ; contempler ses émotions comme on contemple un paysage – c’est cela, la sagesse. »
– « C’est par la mort que nous vivons, car si nous sommes vivants aujourd’hui, c’est uniquement parce que nous sommes morts à hier. C’est la mort que nous attendons, car si nous pouvons croire à demain, c’est parce que nous sommes assurés de la mort d’aujourd’hui. »
– « Ce qui est sûr, c’est que ce que nous aimons – ou croyons aimer – le plus ne prend sa pleine et entière valeur que lorsque nous les rêvons. »
– « Les choses matériellement inutiles sont toujours nuisibles. »
Miguel TORGA°
Bestiaire
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Miguel Torga s'est essayé avec brio à ce genre après d'illustres prédécesseurs : notamment Jules Renard (Histoires naturelles) et Louis Pergaud (Récits animaliers). Ce sont des contes cruels où la cruauté ne désigne pas nécessairement, comme dans les contes de Villiers de l'Isle-Adam, celle des gens, mais celle des situations (par exemple, le calvaire dantesque de Madalena, car le Bestiaire comprend aussi quelques humains, partie accoucher dans la montagne déserte et muette) – bien que l'insensibilité des personnes soit souvent stigmatisée. C'est avec une langue forte et enlevée, composée de phrases brèves, en rafales, teintée d'humour (quand il s'agit, par exemple, de la dignité et de la susceptibilité des animaux) et d'une poésie de la nature, que Torga raconte le désespoir de Mago, le chat domestiquée par une vieille fille, « définitivement relégué au pays des pantoufles et des tapis », le triste sort de Morgado, le mulet trahi par son maître, l'insouciance proverbiale de Cega-Rega, la cigale : « À côté des greniers débordants, il resterait un grenier vide. Symbole d'une inébranlable confiance. » Ou l'histoire de Ladino, le prudent moineau : « Costaud, homme fait déjà, il n'avait pas quitté son nid. (…) Pourtant, il prit un jour sa décision. On ne peut pas passer sa vie dans les jupes de sa mère. Mais vous n'imaginez pas… Il lui fallut presque un parachute. »
Ma préférence va cependant à la nouvelle de Bambo, le crapaud, qui ouvre l'âme d'un paysan aux beautés du monde : « Magie noire, sorcellerie, et le diable à minuit dans les coins sombres. Tout ça ne tenait pas debout. Fallait voir la réalité. Voir ce démon de batracien, brillant sous la lune et rêvassant comme un poète. Qui d'autre dans la paroisse se promenait aussi plein de sérénité et de concentration dans le silence lourd des étoiles ? Qui, à ces heures mortes de la nuit, savait pareillement s'émerveiller, en regardant bouche bée la poussière dorée du chemin de Saint-Jacques, tracé dans le ciel ? Personne, y compris le père Arruda lui-même. Depuis soixante ans présent au monde, et aveugle comme une taupe. (…) Pour tous les habitants de Vilarinho, sans exception, la nuit était la nuit – juste de l'obscurité. Quant au jour c'était encore pire malgré la clarté. Riches ou pauvres, ils ne remarquaient pas l'éclat du soleil. Ils mangeaient, buvaient, bêchaient leurs champs, avec une résignation de condamnés. »