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Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Hermann BROCH

La mort de Virgile

***

                    

        Dans la première partie on assiste à l’arrivée de Virgile, très malade, à Brindisi avec la flotte d’Auguste. Il lui reste moins d’un jour à vivre, pendant lequel il va « s’écouter mourir ».

        La deuxième partie, qui a pour théâtre la chambre réservée au poète dans le palais impérial, est à la fois une sombre méditation sur la dualité et l’union des antagonismes complémentaires en une vision très orientale – vie/mort, ténèbres/lumière, temporel/intemporel, être/néant – et un monologue lyrique fiévreux et hallucinatoire. Elle comprend une descente aux Enfers d’une poésie fascinante (suivie d’une remontée allègre vers la réalité) à côté de laquelle celle de Dante fait figure de promenade de santé (qu’on en juge pp. 212-3*). Virgile dresse le bilan de sa vie : il s’est coupé de ses racines paysannes, il ne s’est pas ouvert à l’amour et n’a fait que sacrifier à la beauté dans sa poésie. Il a manqué au devoir de secours, au devoir d’éveiller, il n’a été qu’« un tâcheron de la beauté », et il décide de brûler l’Énéide, convaincu que ni le langage ni la poésie ne permettent d’accéder à la connaissance véritable, seul but digne d’être poursuivi car par elle seule on peut aider autrui.

        C’est seulement à la suite d’un long dialogue qu’Auguste l’en dissuade dans la troisième partie.

        La quatrième partie décrit le voyage de Virgile vers l’autre monde dans une fantasmagorie de métamorphoses et de transfigurations.

        Vraiment entrer dans le texte exige un énorme effort d’attention sans lequel on passe à côté de sa splendeur et il se mue en un flot verbal magmatique insupportable (par exemple pp. 199-204). Il faut reprendre haleine après des paragraphes de plusieurs pages et s’élancer pour lire le suivant d’une seule traite sous peine d’en perdre le fil (lire à haute voix est chaudement recommandé pour la musique). Je n’arrive toujours pas à démêler si les passages qui me semblent longs et par trop abstraits sont le fait de Broch ou de mon incapacité à pénétrer leur sens et leur sublimité. Cependant une certaine obscurité est sans doute inévitable lorsqu’on cherche à exprimer l’ineffable.

        Un livre ô combien difficile mais qui subjugue.

 

* « … bien au-dessus de la pétrification, bien au-dessus du feuillage, séparés de tout, dans une nuée grise, suspendue, écrasante, dans le ciel, avec un crissement furieux de leurs ailes d’airain immobiles, étincelants et sifflant dans l’air comme des êtres d’acier, les oiseaux de haine décrivaient sans bruit leurs grands cercles pesants au-dessus des terres d’abomination, prêts à fondre, avec une lâche cruauté, ouvrant leurs serres avec une fiévreuse délectation, pour enfoncer leurs griffes dans les champs sanglants du laboureur et dans les cœurs saignants, hachant les entrailles et, tout en dévorant les entrailles, se rangeant dans le cortège des papillons et des loups à côté du lit, s’enfuyant avec eux vers les bords sans défense et sans réconfort, vers les bords des cratères enflammés et des plantes-dragons, jamais perçus, jamais nommés, toujours connus, vers les limites reptiliennes de l’animalité. » (p. 212)

 

 

Erich Maria REMARQUE°

À l’ouest rien de nouveau

****

                                                           

         « Sur une table quelconque, des gens, que personne de nous ne connaît, signent un écrit et, pendant des années, voilà que notre but suprême devient ce qui, en temps normal, est l’objet de l’abomination universelle et du châtiment le plus énergique. (…) voici le but [garder la conscience de cette absurdité et la faire connaître], le grand but, le but unique, auquel j’ai pensé dans la tranchée, celui que j’ai cherché comme  capable de guider ma vie après cette catastrophe qui a frappé toute l’humanité. »

         Cela a donné À l’ouest rien de nouveau, l’un des réquisitoires les plus implacables contre la guerre qui ait jamais été écrit. Paul Bäumer, alias E. M. Remarque (alias E. M. Kramer), rappelle d’abord les pressions à l’engagement auxquelles les nouvelles recrues ont été soumises — on avait vite fait de les traiter de « lâches » s’ils se dérobaient. Comme toujours (cf. H. Zinn), les gens simples et pauvres étaient les plus réticents, alors que « la bonne bourgeoisie ne se tenait plus de joie » à la perspective du conflit.

         « Le premier bombardement nous montra notre erreur et fit écrouler la conception des choses qu’ils nous avaient inculquée. » — comme il advint pour Bardamu dans le Voyage au bout de la nuit, trop tard là encore : « On était fait comme des rats, » écrit Céline. Remarque décrit avec le réalisme du vécu l’enfer des orages d’acier qui s’abattent sur eux et ce rare pouvoir descriptif de l’indicible d’où viennent en grande partie la puissance de ce livre et sa raison d’être, celle d’un témoignage de première main. « L’ouragan des pièces à feu s’enfle jusqu’à n’être plus qu’un unique grondement sourd, et puis il se redivise, en décharges successives. Les salves sèches de mitrailleuses crépitent au-dessus de nous, l’air est plein de ruées invisibles, de hurlements, de sifflements et de susurrements… » On assiste à un crescendo de l’horreur, jusqu’au dantesque : « … comme un crachat, chacun est collé à un tas de terre. Il était temps. Les ténèbres deviennent folles. C’est un déchaînement et une furie. Des ombres plus noires que la nuit se précipitent sur nous, rageusement, faisant comme des bosses gigantesques, et puis nous dépassent. Le feu des explosions met des flamboiements au-dessus du cimetière [où ils se sont tapis]. (…) On ne dirait plus que ce sont les projectiles qui hurlent ; on dirait que c’est la terre elle-même qui est enragée. » Plus loin, « Feu roulant, tir de barrage, rideau de feu, mines, gaz, tanks, mitrailleuses, grenades, ce sont des mots, des mots, mais ils renferment toute l’horreur du monde, » commente le narrateur.

         « Nous sentons que dans notre sang un contact électrique c’est déclenché. Ce n’est pas là de simples façons de parler. C’est une réalité. C’est le front, la conscience d’être au front, qui déclenche ce contact. Au moment où sifflent les premiers obus, où l’air est déchiré par les coups d’envoi, soudain s’insinuent dans nos artères, dans nos mains, dans nos yeux, une attente contenue, une façon d’être aux aguets, une acuité plus forte de l’être, une finesse singulière des sens. Le corps est soudain prêt à tout. » « Le front est une cage dans laquelle il faut attendre nerveusement les événements. Nous sommes étendus sous la grille formée par la trajectoire des obus et nous vivons dans la tension de l’inconnu. Sur nous plane le hasard. (…) la vie est uniquement occupée à faire le guet continuellement, pour se garder des menaces de mort ; elle a fait de nous des animaux pour nous donner cette arme qu’est l’instinct ; elle a émoussé notre sensibilité pour que nous ne défaillions pas devant les horreurs qui nous assailliraient si nous avions la conscience claire et nette. » Mais à la longue, cela dépasse la limite du supportable : « Encore une nuit. Nous sommes maintenant pour ainsi dire vidés par la tension nerveuse. C’est une tension mortelle, qui, comme un couteau ébréché, gratte notre moelle épinière sur toute sa longueur. Nos jambes se dérobent ; nos mains tremblent ; notre corps n’est plus qu’une peau mince recouvrant un délire maîtrisé avec peine et masquant un hurlement sans fin qu’on ne peut plus retenir. » Pourtant l’instinct de survie trouve une dernière ressource : « De la terre et de l’air nous viennent des forces défensives, surtout de la terre. Pour personne la terre n’a autant d’importance que pour le soldat. Lorsqu’il se presse contre elle longuement, avec violence, lorsqu’il enfonce profondément en elle son visage et ses membres, dans les affres mortelles du feu, elle est alors son unique amie, son frère, sa mère. Sa peur et ses cris gémissent dans son silence et dans son asile. » Tout cela, il est impossible de le comprendre pour quiconque n’est pas allé au front.

           Pour les plus jeunes qui y sont allés, ceux qui n’avaient pas encore de racines, il se produit une rupture avec leur ancienne vie ; il n’en reste plus rien. Dix semaines d’instruction militaire ont suffi à les transformer de manière radicale, à les dépouiller totalement de leur personnalité, à faire d’eux des brutes. « Nous devînmes durs, méfiants, impitoyables, vindicatifs, et ce fut une bonne chose, car justement ces qualités-là nous manquaient. Si l’on nous eût envoyés dans les tranchées sans cette période de formation, la plupart d’entre nous seraient sans doute devenus fous. (…) Quand nous partons, nous ne sommes que de vulgaires soldats, maussades ou de bonne humeur et, quand nous arrivons dans la zone où commence le front, nous sommes devenus des hommes-bêtes. (…) Nous sommes devenus des animaux dangereux, nous ne combattons pas, nous nous défendons contre la destruction. Ce n’est pas contre des humains que nous lançons nos grenades, car à ce moment-là nous ne sentons qu’une chose : c’est que la mort est là qui nous traque, sous ces mains et ces casques.  » Pourtant, ce que la guerre produisit de meilleur fut l’éveil d’un sentiment de solidarité, la camaraderie. 

           Autres effets psychologiques du front, il fait apparaître dérisoire et vain toute l’éducation dispensée dans les écoles et donne au soldat revenu chez lui en permission l’impression d’être un étranger. Mais outre les conséquences psychologiques, il y a évidemment les séquelles et infirmités physiques. « On ne peut pas comprendre que, sur des corps si mutilés, il y ait encore des visages humains, dans lesquels la vie suit son cours quotidien. Et, cependant, ce n’est là qu’un seul centre médical ; il y en a des centaines de mille en Allemagne, des centaines de mille en France, des centaines de mille en Russie. Puisque pareille chose est possible, combien tout ce qu’on a jamais écrit, fait ou pensé est vain ! Tout n’est forcément que mensonge ou insignifiance, si la culture de milliers d’années n’a même pas pu empêcher que ces flots de sang soient versés et qu’il existe, par centaines de mille, de telles geôles de torture. Seul l’hôpital montre bien ce qu’est la guerre. / Je suis jeune, j’ai vingt ans ; mais je ne connais de la vie que le désespoir, l’angoisse, la mort et l’enchaînement de l’existence la plus superficielle et la plus insensée à un abîme de souffrances. Je vois que les peuples sont poussés l’un contre l’autre et se tuent sans rien dire, sans rien savoir, follement, docilement, innocemment. Je vois que les cerveaux les plus intelligents de l’univers inventent des paroles et des armes pour que tout cela se fasse de manière encore plus raffinée et dure encore plus longtemps. »

           La force du vécu rend les descriptions bouleversantes. Celle des chevaux blessés qui poussent des hurlements épouvantables. Celle de la fin de ses camarades : ainsi Franz Kemmerich « ne fait que pleurer, la tête penchée de côté. Il ne parle pas de sa mère ni de ses frères et sœurs, il ne dit rien ; sans doute tout cela est déjà loin de lui. Il est maintenant tout seul avec sa petite vie de dix-neuf ans et il pleure parce qu’elle le quitte. / C’est là le trépas le plus émouvant et le plus douloureux que j’aie jamais vu, quoique chez Tiedjen aussi, ce fut bien triste, lui qui gaillard comme un ours, hurlait en réclamant sa mère et qui, les yeux grands ouverts, écartait anxieusement le médecin de son lit avec sa baïonnette, jusqu’au moment où il tomba mort. » La description aussi de la peur, une peur terrible et paralysante.

           Le livre est émaillé de considérations d’une grande justesse. Par exemple, sur la rosserie de ceux qui sont brusquement investis ne serait que d’un peu d’autorité, surtout les petits. « Dès qu’ils ont des galons ou un sabre, les voilà tout transformés comme s’ils avaient bouffé du ciment armé. (…) cette autorité monte à la tête des gens. Et d’autant plus que, dans le civil, ils ont moins à dire ! » Sur la préparation insuffisante des bleus : « Ce bombardement continu dépasse ce que peuvent supporter ces pauvres diables ; ils sont arrivés directement du dépôt des recrues pour tomber dans un enfer qui ferait grisonner même un ancien. (…) Dans cette zone de durs combats elles [les nouvelles recrues] sont désemparées et tombent comme des mouches. La guerre de positions que l’on fait aujourd’hui nécessite des connaissances et de l’expérience ; il faut comprendre le terrain ; il faut avoir dans l’oreille le bruit des divers projectiles et connaître leurs effets : il faut prévoir où ils tombent, quel est leur champ d’arrosage et comment se protéger. (…) Pour un ancien, il tombe de cinq à dix recrues. » À propos de « ceux d’en face » : « C’est une chose étrange que le spectacle de nos ennemis vus de si près. Ils ont des visages qui font réfléchir, de bons visages de paysans, un front large, un nez large, des lèvres épaisses, de grosses mains, des cheveux laineux. On ferait bien de les employer à labourer, à faucher et à cueillir des pommes. Ils ont l’air encore plus bonasses que nos paysans frisons. » Enfin cette suggestion de guerre par champions interposés, comme au Moyen Âge : « Kropp propose qu’une déclaration de guerre soit une sorte de fête populaire avec des cartes d’entrée et de la musique, comme aux courses de taureaux. Puis, dans l’arène, les ministres et les généraux des deux pays, en caleçons de bain et armés de gourdin, devraient s’élancer les uns sur les autres. Le pays de celui qui resterait debout le dernier serait le vainqueur. Ce serait un système plus simple et meilleur que celui où ce ne sont pas les véritables intéressés qui luttent entre eux. »

          Finalement, les Allemands, écrasés et repoussés par l’énorme supériorité numérique, perdent la guerre. « Nous avons trop peu de chevaux ; nos troupes fraîches, ce sont des enfants anémiques qui ont besoin d’être ménagés, qui ne peuvent porter le sac, mais qui savent mourir, par milliers. Ils ne comprennent rien à la guerre, ils ne savent qu’aller de l’avant et se laisser canarder. (…) tout est en liquéfaction et désagrégation ; tout est une masse de terre ruisselante, huileuse avec des mares jaunes auxquelles des flaques de sang mettent des spirales rouges. Les morts, les blessés et les survivants s’y enfoncent lentement. / La tempête fait rage sur nous. La grêle des éclats d’obus arrache en cette confusion grise et jaune les cris perçants, les cris qu’enfant de ceux qui sont atteints, et pendant les nuits la vie déchirée gémit en aboutissant péniblement au silence suprême. » Tous les amis de Paul Bäumer sont morts. « Il tomba en octobre mille neuf cent dix-huit, par une journée qui fut si tranquille sur tout le front que le communiqué se borna à signaler qu’à l’ouest il n’y avait rien de nouveau. »

 

 

R. M. RILKE

Journaux de jeunesse

*** 1/2

                                        

        Subjugué une fois de plus par Rilke. Il nourrit et fait chanter l’âme. Il a des fulgurances d’une beauté à pleurer de joie et de reconnaissance. Les mots surprenants et les enchaînements d’idées prennent à contre-pied aussi bien dans sa poésie que dans sa prose. Il dit d’un de ses poèmes : « Chaque fois, j’ai l’impression de le découvrir ; chaque fois, je suis surpris par le vers qui vient en même temps que rassuré par sa venue, comme quelqu’un qui voit confirmée une structure profonde. » Sa sensibilité extrême (une « âme aux cordes fines »), sa délicatesse de sentiment font de lui un « voyant » au sens rimbaldien. La signification est parfois obscure, mais la musique est si belle ! Et Jaccottet, qui, en bon poète, l’a traduit de main de maître, n’y est pas pour rien.

        Trois passages cernent bien sa « philosophie » : 1/ « Tout ce qui a été vraiment regardé doit devenir poème ! »* 2/ « … il ne suffit pas de ne pas mourir pour vivre, et il s’en faut de beaucoup que ne pas dormir soit être éveillé, mais veiller et vivre sont des actes. » 3/ « L’unique gain est cette clarté croissante de sa vie à laquelle je continue à ne pouvoir donner qu’un nom : le chemin de soi-même. »

        On referme le livre avec l’impression de rabattre le couvercle d’un univers plus vaste que le nôtre.

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