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Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Thomas SZASZ

Fabriquer la folie

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         Toutes les sociétés cherchent à sauvegarder leur intégrité, leur survie et leur éthique dominante en « se purifiant » de leurs éléments hétérogènes par le sacrifice de boucs émissaires – sorcières au Moyen Âge, « gens de couleur » et juifs de tous temps, « malades mentaux » de nos jours. Elles imputent à certains de leurs membres tous leurs ennuis et s’imaginent qu’il est possible de leur repasser le fardeau de leurs douleurs ; il en résulte, dit Szasz, une multitude de « combines peu aimables ». Se décharger de ses problèmes sur des boucs émissaires sert aussi à préserver les pouvoirs en place, qu’il s’agisse de l’Église jadis, de l’État aujourd’hui – les arbitres de l’orthodoxie – et l’institution qui assume cette tâche était l’Inquisition, c’est maintenant les aliénistes et l’hôpital psychiatrique. L’idéologie scientifique a remplacé l’idéologie religieuse, la médecine a pris le relais de la théologie, l’aliéné joue le rôle de la sorcière, le médecin en blouse blanche, celui du chevalier en armure ou de l’inquisiteur. L’aliéniste ne menace plus des feux de l’enfer, mais de la folie ; la « perspective de la damnation éternelle se voit remplacée par celle d’un internement à vie, dans cet enfer sur terre qu’est l’asile de fous » et la mode psychiatrique n’est plus à la camisole de force mais à la camisole chimique.

         On étiquette la personne « malade mental », on la fige dans ce rôle, on la considère comme un objet défectueux. Sur quels critères ? « Quelles sortes de déviance sociale considère-t-on comme maladie mentale ? Réponse : toutes celles qui amènent quelqu’un à ne pas se conformer aux règles de santé mentale définies et imposées par la psychiatrie. […] Le non-conformiste, l’objecteur, en bref tous ceux qui se refusaient à soutenir les valeurs dominantes ou qui les niaient, demeuraient les ennemis de la société. […] Pour être considéré comme fou, il suffisait d’être abandonné, sans ressources, pauvre, non désiré par ses parents ou la société. [Voir Fous à délier, de M. Bellocchio] » Il y eut là encore des modes, la masturbation au XIXe siècle, l’homosexualité au XXe connurent leur moment de vogue, la schizophrénie et autres psychoses légitimant l’internement furent des rationalisations relativement récentes dans l’histoire de la psychiatrie. Mais l’incertitude du diagnostic reste grande et le psychiatre, comme jadis l’inquisiteur, est libre d’interpréter n’importe quel comportement non conformiste, déviant ou insolite comme un indice, non plus de sorcellerie, mais de maladie mentale. « … la noirceur maximale devient l’autonomie personnelle, c’est-à-dire le type de comportement qui défie la volonté et les coutumes de la majorité “ bien-pensante ” », à moins que l’apparence physique de l’individu n’offense les intolérants qui se croient menacés par les différences humaines. Mais lorsque les « stigmates » réels, comme la couleur de peau, n’existent pas, on les invente, comme le font les psychiatres pour justifier leur fonction… et assurer leurs revenus, à preuve le répertoire officiel des troubles mentaux aux É.-U., qui en comptait une trentaine il y a vingt ans et près de 400 maintenant (chiffres cités de mémoire). « L’oppresseur répugne à reconnaître et à accepter une différence humaine. Ce que l’individu vertueux ne peut tolérer, c’est l’inaction devant le mal. “ Vivre et laisser vivre ”, c’est pour lui, non la recette des relations humaines convenables, mais un pacte avec le diable. […] Pour l’homme, l’animal de troupeau, le salut, c’est d’être semblable ». Emerson l’avait bien vu : « L’orthodoxie est la vertu la plus recherchée ; l’indépendance, c’est la bête noire. » La maladie mentale est une entité fictive, comme le fut la sorcellerie ; l’institution psychiatrique est criminelle, comme en témoignent l’hospitalisation forcée, ses méthodes inquisitoriales et oppressives affublées de termes thérapeutiques. « La violence qu’on redoute chez le fou se comprend mieux comme la projection sur la victime de la violence réelle existant chez son persécuteur. »

         Sous couvert de bonnes intentions, d’objectifs humanitaires et thérapeutiques, on assiste donc à une médicalisation des problèmes sociaux, à une bureaucratisation des fonctions sociales, tout en « semant les graines de l’intolérance ». Les convictions vertueuses de ceux qui se sont dressés en bienfaiteurs de l’humanité ont suggéré les lignes suivantes à Bertrand Russell : « La majorité des pires maux que l’homme a infligés à l’homme se sont produits parce que ce que certains individus croyaient infailliblement juste, était faux. » Tolstoï avait bien compris que « le médecin qui réduit les difficultés de l’existence à des maladies élude le problème plus qu’il ne le résout et cause du tort à celui qui souffre ». « L’homme doit à jamais choisir entre la liberté et des valeurs telles que la santé, la sécurité et le bien-être, écrit Szasz. Et s’il choisit la liberté, il lui faut être prêt à en payer le prix – non seulement en se montrant sans cesse vigilant envers les tyrans malveillants déterminés à asservir leurs sujets ; non seulement en adoptant une attitude sceptique vis-à-vis des prêtres et des psychiatres bienveillants acharnés à guérir les âmes et les esprits ; mais aussi en s’opposant continuellement aux majorités éclairées résolues à corriger les minorités fourvoyées. » Sous peine de voir s’installer une tyrannie politique, sous forme, par exemple de « l’État thérapeutique » pour lequel on ne peut avoir de secrets (remarque on ne peut plus d’actualité en cette année de pandémie).

         Et Szasz de conclure : « Je crois vraiment que la plus noble gageure de l’être humain réside dans le refus, ou la transcendance, du principe du bouc émissaire. » Autrement dit, de l’intolérance.

         Malgré un certain flottement épisodique dans l’enchaînement des pensées, peut-être dû à la traduction, on ne peut que lui attribuer 3 étoiles en raison de la portée du texte.

         Voir aussi : La violence et le sacré de René Girard et Histoire de la folie à l’âge classique de Michel Foucault.

 

 

Michel TERESTCHENKO

Un si fragile vernis d’humanité :

Banalité du mal, banalité du bien

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        Qu’est-ce qui amène les individus à accomplir les actions les plus abominables ou au contraire les plus sublimes ? Quelles sont les raisons intérieures et les causes extérieures de ces comportements ? Ce livre excellent répond à ces questions essentielles avec une grande clarté et rigueur. Lecture indispensable.

        Introduction à Des hommes ordinaires de C. Browing et Soumission à l’autorité de S. Milgram.

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