top of page

Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Henry BAUCHAU (Belgique)

Œdipe sur le chemin

*** 1/2

                                                                  

        C’est l’errance d’Œdipe, le roi parricide et incestueux malgré lui, banni de sa ville, Thèbes, qui, pathétique, va de son « pas tâtonnant et majestueux », accompagné de sa fille Antigone, émouvante, spontanée, « à la gaité limpide », grande, dans tous les sens du terme, ainsi que du sauvage, fougueux mais fidèle Clios. Bauchau réussit à nous placer dans l’état d’esprit des Grecs de ce temps : il est si bien imprégné des mythes primordiaux qu’ils parlent à travers lui. Il atteint à la somptueuse simplicité de la poésie antique et parfois au sublime, comme dans la description de la fête du Solstice (pp. 187-9). L’itinéraire erratique de l’aveugle le mène cependant vers la lumière : « Quand l’amour surgissant a tout renversé et brisé en moi, j’ai vu ce pesant magma, ces labyrinthes inutiles qui forment ce que les autres et moi-même appelons Œdipe. Pour un temps de lumière, il n’est resté de moi qu’une architecture vide où ne pouvait plus s’élever que la musique des astres. »

        À lire lentement, dans un murmure ou à haute voix intérieure, en laissant résonner en soi le sens et la musique des mots.

 

 

Jacques ROUMAIN (Haïti)

Gouverneurs de la rosée

*** 1/2

                                                                                                  

        Après quinze ans dans les plantations de canne à sucre de Cuba, Manuel revient dans son village natal en Haïti et le trouve plongé dans la misère pour cause de sécheresse et divisé par une haine farouche entre les habitants, née d’une vendetta. Le temps où ils vivaient « en bon ménage avec la terre » et entre eux semble révolu, la résignation et le fatalisme règnent. Ils avaient eu tort de déboiser là-haut pour planter et l’érosion avait « dénudé la terre jusqu’à l’os ». Et puis, « le ciel, sans une écaillure de nuage, comme un bol de porcelaine renversé […] ne contenait pas une goutte de pluie. » Mais Manuel, qu’animent une foi et un amour inébranlable de la vie, rétablira la concorde sans laquelle « la vie n’a pas de goût » et trouvera l’eau, ce qui permettra de ressusciter le pays. « “ Elle est là, la douce, la bonne, la coulante, la chantante, la fraîche, la bénédiction, la vie. ” Il baisait la terre des lèvres et riait. » Et au passage, il trouvera aussi l’amour, un amour si pur qu’il est connu jusqu’en Corée…

        Quelle truculence, quelle vigueur d’expression chez Jacques Roumain et chez ces auteurs haïtiens en général ! Quelle poésie aussi. Par exemple, à propos de l’arbre : « Il semble toujours perdu dans un grand rêve tranquille. L’obscure montée de la sève le fait gémir dans les chaudes après-midi. C’est un être vivant qui connaît la course des nuages et pressent les orages, parce qu’il est plein de nids d’oiseaux. » Ou : « Les branches du campêcher décochaient à tout instant une volée d’ortolans. »

        Manuel, c’est « L’homme qui plantait des arbres » version antillaise : si l’objectif de départ – amener l’eau – est différent, le but ultime – reverdir la terre et ranimer les cœurs – est le même.

        Jacques Roumain était un homme hors du commun, à la fois écrivain, poète, intellectuel et activiste, toujours en première ligne. « Traqué, bastonné, torturé, emprisonné combien de fois, Jacques Roumain reprenait le combat comme une bête de race, avec une détermination qui faisait frémir ses bourreaux eux-mêmes. Une fois, on le vit debout au milieu du tribunal, déchaîné, accablant les juges-croupions qui accomplissent la mascarade du jugement, dit Jacques Stéphen Alexis, l’auteur de L’espace d’un cillement, dans son hommage à l’auteur. Ce jour-là, matraqué à la barre où il était, le sang de Jacques Roumain coulait à flots sur le sol, qu’il continuait encore à fustiger et à dénoncer les assassins du peuple. » Et « il a écrit un livre qui est peut-être unique dans la littérature mondiale parce qu’il est sans réserve le livre de l’amour ».

 

 

Simon LEYS (Belgique)

Orwell ou l’horreur de la politique

***

                                   

        Leys toujours aussi brillant ! « [Ses] vertus couronnaient une honnêteté massive qui ne souffrait pas le moindre écart entre la parole et l’action, » dit-il à propos d’Orwell, cet « anarchiste conservateur ». Cette adéquation de son œuvre et de sa vie permet à Leys de suivre l’évolution de ses conceptions politiques (conversion au socialisme, en particulier) et littéraires (passage du roman au « roman-sans-fiction ») au fil de sa biographie – période douloureuse de l’école, séjour en Birmanie où la colonisation lui apparaît pour ce qu’elle est, tentatives de se fondre dans le milieu ouvrier, engagement dans les rangs républicains pendant la guerre civile espagnole, l’expérience décisive. Il parvient peu à peu à la maîtrise de l’écriture convenant à cet « homme déterminé à tout prix à dire des vérités pas bonnes à dire ». « Ce que l’art invisible et si efficace d’Orwell illustre, c’est que “ la vérité des faits ” ne saurait exister à l’état pur. Les faits par eux-mêmes ne forment jamais qu’un chaos dénué de sens : seule la création artistique peut les investir de signification, en leur conférant forme et rythme. »

        « Il ramenait tout à la politique, disait l’un de ses anciens condisciples. Il ne pouvait se moucher sans faire un discours sur les conditions de travail dans l’industrie du mouchoir. » Mais d’un autre côté, précise sa femme, « s’il avait pu suivre sa pente, il aurait seulement écrit des romans et cultivé son potager. » Il voulait rappeler que « dans l’ordre normal des priorités, il faudrait quand même que le frivole et l’éternel passe avant le politique. Si la politique doit mobiliser notre attention, c’est à la façon d’un chien enragé qui vous sautera à la gorge si vous cessez un instant de le tenir à l’œil. »

 

Florilège de citations (autant de sujets de dissertations !) :

        – « [Être humain signifie] que l’on est disposé au bout du compte à se laisser vaincre et briser par la vie – inévitable prix à payer pour quiconque prend le risque d’aimer d’autres individus. »

        – « Le véritable problème est de trouver un moyen de restaurer l’attitude religieuse, tout en considérant que la mort est définitive. » G. O.

        – « L’histoire a déjà montré à plusieurs reprises qu’il ne faut pas grand-chose pour faire basculer des millions d’hommes dans l’enfer de 1984 : il suffit pour cela d’une poignée de voyous organisés et déterminés [Arturo Ui !]. Ceux-ci tirent l’essentiel de leur force du silence et de l’aveuglement des honnêtes gens. »

        « Primauté de l’individu. L’idéologie tue. “ Les malodorantes petites orthodoxies qui rivalisent pour faire la conquête de notre âme ” ont ceci de commun qu’elles refusent la dimension humaine. Écartez leurs catégories abstraites, et le meurtre redevient malaisé. »

        « Les relations qu’il y a entre les habitudes de pensée totalitaires et la corruption du langage constituent une question importante qui n’a pas été suffisamment étudiée. » « Pour écrire dans une langue simple et forte, il faut penser de façon intrépide, et du moment que l’on pense de façon intrépide, on se saurait plus être politiquement orthodoxe. » G. O.

        « Le premier effet de la pauvreté [plutôt de la misère, selon la nuance pertinente de Majid Rahnema] est de tuer la pensée […] On n’échappe pas à l’argent du fait qu’on est sans argent. » G. O.

bottom of page