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Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Romain BERTRAND°

Le détail du monde

L'art perdu de la description de la nature

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         Pour décrire la nature, à rebours de ceux « qui se tiennent aux apparences, là où la vie vrombit et flamboie », de « qui se contentait d'effleurer les êtres pour recueillir sur leurs ailes et leurs pétales les lois de leur présence, ont œuvré ceux qui voulaient à tout prix être profonds, ceux qui désiraient aller au fond des choses, quitte pour cela à les éviscérer. (…) Ébouillantage, énucléation, éviscération, empalement, injection d'acide nitrique dans les plaies : les traités de taxidermie ont quelque chose du vade mecum du tortionnaire. » Les premiers s'efforçaient de « déduire le mouvement profond de la vie des êtres des seuls plis de leur surface ». Il ne vient même pas à l'idée des seconds, oublieux de ce que « les “ sciences du vivant ” s'édifient sur un monceau de petits cadavres », que « la beauté s'évanouit sitôt qu'on s'en saisit », et que « tous les chemins menant à la connaissance ne sont pas ensanglantés, qu'il en est qui n'impliquent pas que chaque rencontre entre le savoir et la nature se solde par un trépas ». Ainsi, ce que Wallace, codécouvreur de la théorie de l'évolution avec Darwin, « apprend de plus intéressant, à propos des orangs-outans, ne vient pas des spécimens dont il fouille les entrailles et toise les tibias, mais de ceux qu'il observe s'ébattre dans la canopée ». Ce qui ne l'a pas empêché, comme tant d'autres « naturalistes », de se livrer à un véritable massacre pour enrichir ses collections : de 1854 à 1862, 125 660 pièces collectées, dont 110 000 insectes, 8 050 dépouilles d'oiseaux, 410 peaux et squelettes de reptiles et de mammifères.

         « Les bigarrures d'une aile de papillon sont semblables à des glyphes, pareilles à des runes les marbrures d'une élytre. La nature porte sur elle, à même le corps gracile de ses créatures, les mots qui manquent aux hommes pour les décrire. » « L'art de rendre la nature est si nouveau que les termes mêmes n'en sont pas inventés, » déplorait Bernardin de Saint-Pierre en 1773. Font défaut les mots justes, « qui ne ternissent ni n'embellissent à outrance les réalités naturelles, des mots qui ne dénaturent pas une montagne en faisant de ses pics des beffrois », à la manière des romantiques, « un parler épuré de tout affect », une langue qui ne soit plus le reflet de l'observateur, mais calque au plus près la chose observée. Aux temps des épanchements lyriques doit succéder l'ère de la rigueur lexicale. Il faut savoir « tenir sa langue » (Humboldt). Il s'agit d'arracher la langue « à l'anthropomorphisme, dont elle est lestée comme un torrent se charge de boues ». Il y a incapacité de rester « dans le ton, et surtout dans la texture du monde », de « prendre les choses dans la glu des mots ». Nécessité de « décanter la langue, de la purifier des dépôts brunâtres du sentiment pour à nouveau distinguer par son moyen le contour des choses ». Il ne s'agit pourtant pas de ramener les mots à « des acceptions originelles, de les arrimer à d'élusives significations primordiales, mais au contraire de retrouver leur scintillement juvénile, d'en revenir à cette aube du verbe où les mots pouvaient dire bien des choses ». Alors seulement il sera possible de les délivrer de ce qu'il y a en eux de « trop humain ». Le poète devrait laisser le monde envahir son esprit jusqu'à en perdre la parole et se retrouver, dans la nuit du logos, « au niveau des racines, où se confondent les choses et les formulations ».

         « Ce n'est pas que le monde est muet, mais que nous avons oublié sa langue. » Peut-être retrouvera-t-on un jour ce langage dont les « syntagmes virevoltants » couvrent plantes et roches. Pour cela, il suffit sans doute de les « regarder avec soin, de prendre souci » d'elles. Il s'agit « d'entendre ce qui déjà converse, de noter tel quel le dit des choses : de n'être plus, faute d'avoir son talent, que le scribe de la nature. Quel nuage ne vaut pas un madrigal ? Et qui mieux que l'éclair peut battre la mesure du ciel ? »

         Les grands naturalistes du XIXe siècle – qui se vouent à dresser l'inventaire du monde – débutent ordinairement dans leur entreprise par le plus petit : la fleur, l'insecte… « Faire un livre sur chaque mousse des bois » (Rousseau), « L'histoire complète du fraisier suffirait pour occuper tous les naturalistes du monde. » (Bernardin de Saint-Pierre) Non seulement saisir le monde dans ses détails, mais encore « l'éclat de leur présence », simple « entracte dans le cours de leurs métamorphoses ». Art difficile car « le jeu du vent ne fait jamais celui du peintre : il suffit que les feuillages faseyent pour que le paysage mette à la voile ». Cet attachement aux détails s'inscrit, comme chez Humboldt, dans la volonté « de prendre dans les rets de son récit la totalité des êtres et des faits, quelle que soit la taille de leurs causes ou l'envergure de leurs conséquences ». L'inventaire des phénomènes n'est cependant que le prélude à la mise en exergue de leurs relations, leur covariation. D'ailleurs, « la connaissance fine des milieux modifie la perception même des paysages », la vue d'ensemble. Chaque être étant singulier, l'important est de « toujours obstinément préférer les individus aux ensembles, les singularités aux catégories », ce qui seul permet d'éprouver une tendresse pour les êtres, tant il vrai « que l'on ne pleure pas un pourcentage ». De plus, cette singularité dans l'espace et le temps, dans l'instant, s'accommode mal des contraintes de la grammaire qui trace des rapports de nécessité, de cause à effet, de mesure dont l'« exubérance [des phénomènes] n'a que faire… on ne passe pas un licol à un fleuve, non plus que des fers à une forêt ».

         Il semble malheureusement que la « folle idée » de Humboldt d'« un portrait de la nature dans ses moindres détails s'est étiolée, délité son rêve d'une description du monde accordée aux rythmes lents des choses et non au staccato de l'homme. À mesure que l'art et la science prenaient leurs distances, les lexiques et les nuanciers se sont appauvris. »

         Dans ce livre passionnant, Romain Bertrand rend son discours vivant en rapportant les faits et gestes, les écrits et dits, l'évolution des points de vue de naturalistes, ornithologues, écologues et autres observateurs de la nature du XVIIIe siècle à nos jours. Et il le fait dans une langue superbe, comme en témoigne ce passage, à propos de la forêt tropicale : « Les surfaces s'abouchent et se chevauchent jusqu'à ne plus former qu'une seule mare végétale, étoilée d'inflorescences, où canotent les animaux infimes. C'est le “ grand Tout ” vibrionnant, une même force à d'innombrables germinations acharnée, toujours variant ses carnations comme une coquette ses toilettes. »

 

 

Clifford CONNOR°

Histoire populaire des sciences

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         Critique de l'histoire officielle des sciences, Clifford Connor réécrit celle-ci en montrant que les grandes « découvertes » n'en sont pas toujours et en tout cas ne sont pas uniquement le fait de quelques « grands hommes », mais que ceux-ci ont été portés par les vagues d'avancées techniques et de savoirs collectifs accumulés au fil des générations par des gens « ordinaires ». « Si les sciences sont comprises dans le sens fondamental de connaissances de la nature, il ne faut pas s'étonner qu'elles trouvent leurs origines chez ceux qui en étaient le plus proches : les chasseurs-cueilleurs, les petits paysans, les marins, les mineurs, les forgerons, les guérisseurs et tant d'autres qui, de par leur condition, devaient assurer leur subsistance quotidienne au contact de la nature. » La sagesse et les savoir-faire “ populaires ” des sociétés anciennes ne sont pas une forme inférieure de connaissances qui auraient été supplantées par des connaissances scientifiques plus rigoureuses. « Les sciences telles qu'elles existent aujourd'hui sont issues des savoirs populaires et artisanaux. » Ceux-ci ont toujours l'antériorité. Ces gens « ordinaires », artisans par exemple, moins encombrés de théorie que les « savants », collent davantage au réel et c'est chez eux qu'on trouve « les preuves les plus admirables de la sagacité de l'esprit, de sa patience et de ses ressources », écrivait D'Alembert dans sa préface à l'Encyclopédie. L'histoire des sciences repose davantage sur l'empirisme que sur la théorie : Au commencement n'était pas le Verbe, mais l'Action.

         Si ces légions d'hommes et de femmes sur les épaules desquels se sont hissés les héros de la science sont restés dans l'anonymat, c'est parce que le travail manuel était considéré avec mépris et arrogance par ceux qui en tiraient profit sans se salir les mains. Non seulement ces derniers ont presque toujours dédaigné de mentionner leur contribution, mais ils les ont souvent dépossédés sans vergogne de leur savoir (ainsi, les connaissances géographiques des Amérindiens ont servi à accaparer leurs terres ; les Européens ont monopolisé l'usage de la quinine découverte par les Indiens en laissant ceux-ci mourir du paludisme).

         Connor illustre son propos en passant en revue diverses époques. Les faits suivants m'ont paru particulièrement intéressants. Contrairement à la vie « solitaire, besogneuse, pénible, quasi animale et brève » dépeinte par Hobbes, on sait depuis les travaux de Marshall Sahlins que les peuples primitifs vivaient dans l'abondance, ne consacraient que quelques heures par jour à la satisfaction de leurs besoins essentiels, alimentaires en particulier, grâce à la connaissance approfondie de leur milieu et savaient limiter leurs besoins. Selon Jared Diamond, les populations de chasseurs-cueilleurs étaient de « véritables encyclopédies d'histoire naturelle », d'autant plus remarquables qu'elles étaient analphabètes. Les commerçants, quant à eux, ont stimulé la pensée mathématique et l'adoption du système positionnel (un chiffre a une valeur différente selon qu'il exprime des dizaines, des centaines ou des milliers) et du chiffre 0, innovation cruciale qui a démocratisé les maths, est à mettre au crédit de gens obscurs, peut-être de simples comptables qui ont vécu en Inde au début de l'ère chrétienne. De même, l'introduction de l'alphabet a permis de démocratiser l'écriture, et là encore elle est le fait d'humbles inconnus. Dans l'Antiquité, il ne faut pas imaginer les philosophes présocratiques – Thalès, Anaximandre, Anaximène et Héraclite – comme des génies isolés, « mais comme les représentants les plus en vue d'un vaste et dynamique mouvement de “ science populaire ” » né en Ionie.

         L'un des thèmes récurrent de l'histoire populaire des sciences est la façon dont la domination des élites scientifiques fermées aux savoirs des gens ordinaires ont souvent retardé l'évolution des sciences. Ainsi, le mépris de Platon pour le monde physique et son rejet, inique et réactionnaire, de l'expérience empirique sont une des causes principales de la mort des sciences dans le monde grec. De même, en Chine, la monopolisation du savoir par une classe bureaucratique féodale, soucieuse de contrôler les évolutions techniques potentiellement révolutionnaires, l'ont en grande partie stérilisé. Au contraire, ce sont des gens simples, comme les marins, qui ont sapé les autorités révérées en faisant reconnaître la primauté de l'expérience, contribuant ainsi beaucoup à l'émergence des sciences modernes. « Les arts mécaniques, comme s'ils avaient en partage un certain souffle de vie, croissent et se perfectionnent chaque jour, » contrairement aux sciences universitaires, confinées dans leurs laboratoires et bibliothèques. Autres exemples : « En ignorant sa vision de la nature [celle de Bernardin de Saint-Pierre] comme un système d'interactions subtilement équilibrées, les défenseurs de l'orthodoxie scientifique réprimèrent des orientations de recherches écologiques en sciences de la vie. » Ou encore, la mainmise de Cuvier sur les sciences françaises eut pour effet, entre autres conséquences rétrogrades, de retarder « d'un demi-siècle l'avancée de la théorie de l'évolution ».

         De même que la science élitiste est un facteur de stagnation scientifique, elle aussi un facteur de conservatisme social. On constate en effet une congruence entre la professionnalisation des sciences et sa « parfaite complémentarité idéologique avec le pouvoir politique en vue de la stabilité sociale ». Également, de toute évidence, les rapports de domination influent sur l'écriture de l'histoire et les préjugés sociaux s'infiltrent avec facilité dans les sciences. En toile de fond de l'évolution, on trouve le plus souvent une idéologie raciste et patriarcale. Ainsi, l'élitisme scientifique de Platon servait les intérêts d'« une cité-État chauvine, esclavagiste, divisée en classes » et déjà anachronique en son temps, comme il apparaît dans les Lois, son livre « crapuleux ». Le réalisme froid de la philosophie mécaniste newtonienne entrait, lui, en résonance avec le désir de l'élite scientifique d'une science objective « vaquant à ses affaires sans menacer le statu quo ». Le « darwinisme social », tentative d'application aux sociétés humaines de la théorie de l'évolution et de son impératif de la « survie des plus aptes », a voulu quant à lui justifier la « brutalité et la rapacité du capitalisme sauvage ».

         Désormais, la recherche scientifique alimentée par les capitaux des grosses entreprises, s'est mise au service de celles-ci. Les frontières entre recherche publique, industrielle et universitaires se sont brouillées et « l'argent public versé aux universités sert à produire des connaissances qui deviennent ensuite la propriété privée des grandes entreprises ». « En conséquence, le savoir et la nature elle-même se sont trouvés toujours plus “ marchandisés ”, c'est-à-dire transformés en choses vendables et achetables. Ce n'est pas la prise en compte des besoins humains mais la recherche du profit qui détermine la production du savoir scientifique aux XIXe et XXe siècles. » Perversion ultime de ce système dans le domaine de la santé, par exemple, où les revues médicales ont « dégénéré en entreprises de blanchiment d'information pour l'industrie pharmaceutique ». Suivant cette tendance, même l'écologie a perdu son tranchant subversif remettant en cause les fondements de l'économie, les habitudes de consommation et la domination techno-scientifique pour adhérer à une vision technicienne selon laquelle la technique permettrait de résoudre les problèmes qu'elle a engendrés. La primauté illégitime de l'économie apparaît de la manière la plus claire dans l'hypertrophie des budgets militaires destinés à assurer des dépenses aussi absurdes que celles de la « guerre des étoiles » ou du perfectionnement d'armes nucléaires pour lutter contre des terroristes équipés de cutters, le but non avoué étant en fait d'éviter de nouvelles crises de surproduction. Enfin, dans le domaine de l'informatique, Connor reconnaît que les promesses de liberté suscitées par la Toile ne se sont pas réalisées, celle-ci ayant été rapidement mercantilisée et noyautée par de grands groupes médiatiques. On le sent déçu et il passe sous silence l'envers du décor de l'informatisation de la société – énorme coût écologique de ce secteur soi-disant dématérialisé, « fabrique du crétin digital » par asservissement aux écrans, etc.

         Autre point aveugle de sa vision, il ne croit malheureusement pas à la décroissance : « … une réduction drastique de la production industrielle aurait pour conséquence concrète de condamner des milliards de personnes, » écrit-il. Cela n'enlève cependant rien à la qualité son travail d'enquête, passionnant et subversif, mené avec rigueur et esprit de suite, qui renverse nombre d'idées reçues.

 

 

Jean-Henri FABRE

Souvenirs entomologiques (1ère série)

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        C’est à une « véritable fête intellectuelle » que nous convie l’Homère (V. Hugo) et le Virgile des insectes (Jean Rostand) en nous ouvrant le monde des petites bêtes. L’étude de leurs mœurs, l’éthologie, dont il a été l’un des pionniers, donne lieu à des observations autrement passionnantes que les fastidieuses descriptions de l’anatomie, de la systématique. Le fil directeur de ses recherches reste la « science infuse de l’instinct », dont la subtilité, la finesse sont sans défaut dans le cercle étroit de ses attributions, alors qu’elle se montre bornée, obtuse s’il lui faut sortir des conditions où elle s’exerce – « invariable antithèse de l’instinct ». « Quel abîme de séparation entre l’intelligence et l’instinct ! » s’exclame Fabre à propos de la liaison des actes suscités par ce dernier, « s’appelant l’un l’autre dans un ordre que les plus graves circonstances sont impuissantes à troubler […] Ses actes sont comme une série d’échos qui s’éveillent l’un l’autre dans un ordre fixe, et dont le suivant ne parle que lorsque le précédent a parlé. »

        Il avait, dit-il « la bosse de l’observation » (Darwin le qualifie d’« observateur inimitable ») et étudiait les insectes dans la nature, d’où la vivacité à ses descriptions. Il met en évidence l’absurdité de la méthode consistant à donner la mort pour étudier la vie : « Vous éventrez la bête, moi je l’étudie vivante ; vous en faites un sujet d’horreur et de pitié, et moi je la fais aimer… » Porté par sa vocation précoce (éveillée, dit-il, par la lecture d’un poème de Racine fils : « … et jusque dans la fange / L’insecte nous appelle et, certain de son prix / Ose nous demander raison de nos mépris. »), il s’y consacrera sa vie durant : « C’est plus fort que moi : la Bête me mène. Tout cet hiver, j’ai fait causer la Chenille processionnaire du pin qui m’a raconté de bien curieuses choses ; et maintenant, je vais être en tête-à-tête avec la Courtilière, le Grillon, le Dectique et tant d’autres. Ce n’est jamais fini. Mathusalem n’en viendrait pas à bout. » À l’instar d’Élisée Reclus (qui parcourut presque toute la planète à pied pour écrire sa Géographie universelle en 19 volumes), de Mistral, Littré (sans sortir de sa chambre, lui) et d’autres, Fabre est de ceux dont la passion a permis l’accomplissement d’une œuvre quasi surhumaine. Et il sait nous communiquer son enthousiasme. « Il prend machinalement quelques feuillets étalés devant lui, remarque le cinéaste Henri Diamant-Berger, et se met à lire à haute voix, soulignant avec un plaisir visible les images colorées, l’harmonie des phrases écrites avec une ferveur toujours renouvelée et sous chaque tournure desquelles perle l’enthousiasme dont lui-même est si riche. Il sent en se relisant qu’il a pleinement, à chaque jour de sa vie, communié avec la nature et qu’il est au vrai sens du terme un poète, c’est-à-dire un créateur. » Poétique, le monde des insectes l’est en effet vu avec ses yeux, comme en témoigne « l’abeille tapissière qui façonne son logis avec des pétales de coquelicots ». Il savait voir : « Du moment qu’il faut recourir à la loupe, nous laissons le magnifique passer inaperçu », disait-il en observant des œufs de punaises. « Vieux maître dont les écrits ont embelli mes jeunes années, c’est de vous que me vient, quand je contemple la bête ou la plante, cette étrange sensation de féérie qui maintient un peu d’enfance dans ma vieillesse, » écrit Rostand. Homme d’une culture vaste et éclectique, Fabre était cependant en grande partie autodidacte et cela se sent dans la liberté et l’originalité de son style (comme chez Élie Faure dans le domaine de l’art), de même l’on sent aussi son indépendance d’esprit et celle de sa carrière, qu’il a menée en solitaire et en silence hors des circuits officiels. De là vient peut-être en partie l’humour dont est imprégnée son écriture, qui tient à l’application aux insectes d’une langue châtiée à caractère anthropomorphique ; ainsi, à propos du Scarabée sacré : « …très volontiers je transmets ce haut fait mécanique à l’histoire pour la glorification des bousiers. » Et aussi la clarté de ses explications : « Ils craignent [ceux qui écrivent dans les publications académiques] qu’une page qui se lit sans fatigue ne soit pas toujours l’expression de la vérité. Si je les en croyais, on n’est profond qu’à la condition d’être obscur, » fait observer Fabre.

        À chaque page on trouve des phrases qui sont de vraies pépites, une écriture attrayante et enrichissante. Bref, passionnant et délectable. Une merveille !

        Citation : « Un grade ne confère pas le droit de ne plus étudier. Si on a un peu de feu sacré dans les veines, on reste écolier toute sa vie, non des livres, pauvre ressource, mais de la grande, de l’inépuisable école des choses. »

 

 

Marc-André SELOSSE

Jamais seul

Ces microbes qui construisent les plantes, les animaux et les civilisations

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         Des cortèges microbiens entrent en symbiose avec les plantes et les animaux, dont l’homme, pour les nourrir, les protéger, les aider à se reproduire et se construire. Sans ces légions invisibles rien n’existerait, pas même les civilisations. Ainsi, « la flore actuelle est une synergie entre la photosynthèse des plantes et l’exploitation du sol par les champignons. » Les symbioses, bénéfiques pour les deux partenaires, fonctionnent comme des « auberges espagnoles », où chacun apporte ce qu’il possède. Plus ou moins étroites, elles aboutissent à de véritables chimères, voire à la fusion pure et simple des partenaires où ceux-ci abdiquent tout ou partie de leur indépendance. Et le processus par lequel les petits protègent les grands se répètent à toutes les échelles et prend des formes innombrables en une véritable « féérie de symbioses ».

         Ce n’est rien moins qu’à un bouleversement de notre vision du monde auquel nous invite M.-A. Selosse, à la suite de Lynn Margulis dans les années 1970. « La croyance illusoire que les organismes existent de façon autonome » doit être abandonnée et remplacée par la conception d’un océan de microbes dans lequel les organismes macroscopiques ne seraient que des îles flottantes, l’écume du monde invisible, et celle d’un océan d’interactions chère aux écologues. Alors qu’au XIXe siècle les microbes avaient la triste réputation d’être uniquement des agents pathogènes, leur rôle bénéfique et omniprésent est enfin reconnu. Ainsi, « on n’évite pas les microbes délétères en évitant tous les microbes (stérilisation), on les évite en les affaiblissant sous le joug d’un microbiote complexe où, même présents, ils se développent peu » et « un certain degré de contamination – une « saleté propre » – est requis pour un bon développement et un bon fonctionnement du système immunitaire ». Cette conception nouvelle « dépasse doublement la vision classique darwinienne. D’abord dans le processus : chez Darwin, la descendance avec modification conduit une espèce à en engendrer deux, alors qu’ici, au contraire, deux espèces fusionnent en une seule […] Ensuite, par le mécanisme : on transcendance la compétition et la prédation qui structurent la vision darwinienne* : ici les espèces coopèrent et le mutualisme est l’acteur de l’évolution. ». Cette « révolution scientifique » viole deux lois de la théorie darwinienne orthodoxe : l’absence d’hérédité des caractères acquis, car un caractère acquis par symbiose peut devenir héréditaire si celle-ci est héritée, et celle énonçant que la nature ne fait pas de sauts, car adopter un symbiote est bel et bien un saut évolutif, c’est-à-dire un changement qualitatif majeur et instantané. « Adopter un symbionte, c’est gagner d’un coup tout le trajet évolutif qui, chez celui-ci, a mis en place une ou plusieurs fonctions. Et des fonctions potentielles, les microbes en offrent à foison ! »

         Ce livre passionnant et clair dresse un état des lieux exhaustif de l’avancement des recherches sur le sujet. Grâce à des analogies parlantes, à l’absence de jargon scientifique, M.-A. Selosse réussit à ne pas lâcher le lecteur profane et à n’être jamais ennuyeux tout en livrant des foules d’informations neuves, même pour Francis Hallé, auteur de la Postface, pourtant homme de l’art, selon qui l’ouvrage ouvre des perspectives « vertigineuses ».

         Voir aussi Le monde bactériel de Lynn Margulis et La santé par les microbes de M. J. Blaser (trad. par moi).

* Si l’on omet de prendre en compte La Filiation de l’Homme et la Sélection liée au sexe, sans lequel on ne peut avoir une vision d’ensemble de la pensée darwinienne.

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