Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
Benito PÉREZ GALDOS°
Fortunata et Jacinta
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Madrid, entre 1869 et 1876. « Juanito » Santa Cruz est l'enfant choyé d'une riche famille bourgeoise. Beau garçon, d'une grande prestance et brillant causeur, inconstant et convaincu de sa supériorité, il a beaucoup de succès et s'accommode fort bien de son indolence dorée. On le marie à Jacinta, une jeune fille dotée de grandes qualités, réservée, délicate, affectueuse et fort jolie. Peu après son mariage, elle acquiert la conviction que Juan le trompe. En effet, celui-ci, avant de la connaître, avait rencontré Fortunata, une fille du peuple d'une rare beauté, qu'il avait séduite, avec promesse de mariage à la clé. Abandonnée par lui, enceinte, dénuée de ressources, elle n'avait pu faire autrement que de se perdre dans une vie déréglée. À plusieurs reprises, il la retrouve, puis se lasse et rompt pour retourner à son port d'attache, auprès de sa femme. Le « démon du changement chevillé au corps, quand il se lassait d'être bon et fidèle époux, il se laissait une nouvelle fois emporter par la force centrifuge ». Mais « deux mois après les plus graves dérèglements de conduite, sa femme lui plaisait de nouveau tout comme si elle eût été la femme d'un autre ». Il y avait là comme un parallèle avec une pensée de son père : « Lorsque le pays s'apaise et fortifie l'autorité par son opinion, ce n'est pas qu'il aime vraiment l'ordre et la légalité, cela veut dire qu'il commence à se remettre et à produire du sang pour mieux satisfaire plus tard son appétit de bagarres » ou de révolution. D'ailleurs, chez Juan « la variété des caprices n'excluait nullement un sentiment indéracinable pour sa compagne devant Dieu et les hommes. » Et, auprès d'elle, il savait toujours trouver les mots qui enjôlent, « fournis par son esprit riche en sophismes », pour dissimuler ses frasques, avec Fortunata ou d'autres.
Alors que Jacinta incarne la bourgeoisie montante, ses conventions, ses mœurs codifiées et ses calculs intéressés, Fortunata personnifie le peuple avec tout ce qu'il étale de bon et de mauvais, sa misère, sa vitalité, sa sauvagerie provocatrice. C'est une fille saine, spontanée, d'une totale franchise, d'une ignorance innocente et d'une fidélité indéfectible envers Juan, son premier amour. Cependant, elle fait la connaissance de Maximiliano, jeune homme peu gâté par la nature, laid et souffreteux, qui s'éprend follement d'elle, veut à tout prix jouer les rédempteurs et, avec l'aide morale des bonnes sœurs, la convainc de l'épouser et de retrouver ainsi une respectabilité. Fortunata s'est laissé « hynoptiser », comme elle dit, et elle ne parviendra jamais à surmonter son aversion pour son mari, qui, délaissé, aura des crises de folie intermittentes.
Outre les quatre principaux protagonistes, Perez Galdos brosse les portraits bien sentis d'une pléiade de seconds rôles tragi-comiques et hauts en couleurs : Ido, qui dans ses moments d'égarement croit que son épouse, fatiguée et fanée, devenue Vénus à ses yeux, lui fait des infidélités avec un duc ; José Izquierdo, dit « Platon », pseudo-révolutionnaire mythomane devenu modèle prisé par les peintres et les sculpteurs, et bien d'autres. Dans ces peintures de mœurs d'une grande pénétration, Perez Galdos fait œuvre de moraliste, au sens français du XVIIIe siècle. Il a l'art de nous plonger dans la société madrilène de l'époque, « la plus charmante du monde parce qu'elle a su combiner la courtoisie avec la simplicité », dans la vie animée des cafés, ses événements politiques en toile de fond – avènement de la République, guerre carliste, puis Restauration –, la société, quoi que toujours fortement stratifiée entre peuple et aristocratie, toujours sous l'influence des curés malgré l'extension de l'athéisme, est en train d'évoluer peu à peu. Deux décennies plus tôt, l'éducation des filles consistait encore à « savoir lire sans accent, écrire sans orthographe, compter d'une voix de trompette et broder au canevas ». « Cette orgueilleuse capitale n'allait pas tarder à passer de la condition de bourgade rustaude à celle de métropole civilisée. » Sous l'influence des « nouveautés » importées de Paris, les sombres gris empruntés au ciel enfumé du Nord « tuaient notre génie coloriste et romanesque ». Perez Galdos a aussi le chic d'émailler de remarques piquantes des descriptions qui auraient pu, sans cela, être fastidieuses, comme celle de l'enchevêtrement des liens familiaux des familles bourgeoises de la capitale espagnole. Et il se départit rarement de son humour discret et de son esprit railleur.
« Ce qu'on appelle infidélité n'est qu'un privilège de la nature, qui cherche à s'imposer contre le despotisme de la société, » dit Feijoo, l'ami et conseiller de Fortuna, l'absolvant du même coup. Et celle-ci, « ange qui commettait des extravagances », affirmera que « quand la nature parle, les hommes n'ont qu'à fermer leur bec. » Ce pourrait être la morale de cet excellent livre, servi par une traduction irréprochable.
Augusto ROA BASTOS°
Fils d'homme
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Avant l'extraordinaire Moi, le Suprême, consacré à la dictature de fer de Gaspar Francia, le « Robespierre de l'Amérique du Sud », qui maintint le Paraguay sous chape de 1813 à 1840, Augusto Roa Bastos retrace les épreuves subies par le peuple paraguayen dans les premières décennies du XXe siècle, de la révolte paysanne de 1912 à la guerre du Chaco (1932-35). Car, dans ces livres, c'est surtout l'histoire des humbles qu'il raconte, l'impact qu'ont sur eux les tyrannies et les systèmes d'exploitation, et cette histoire donne lieu à une critique sociale. Il pense à ceux « dégradés jusqu'au dernières limites de leur condition, comme si l'homme souffrant et humilié était toujours et partout le seul qui soit fatalement immortel. / Il doit bien y avoir une issue à ce monstrueux contre-sens de l'homme crucifié par l'homme. Sinon ce serait penser que la race humaine est maudite à jamais, que ceci est l'enfer et que nous ne pouvons espérer de salut. »
En 1912, dans une manœuvre désespérée, les rebelles avaient décidé de fondre par surprise sur la capitale à bord d'un train pour en chasser la « clique des politiciens et des militaires qui mettaient le pays entier en coupe réglée ». La trahison du télégraphiste avaient alerté les gouvernementaux qui décidèrent de lancer une locomotive bourrée d'explosifs contre le convoi des insurgés. Le télescopage devait se produire en rase campagne, mais en raison du retard occasionné par la défection du chauffeur, la collision eu lieu dans la gare autour de laquelle s'étaient massés des milliers de personnes en soutien des rebelles. Il en résultat une hécatombe effroyable.
Profitant de la débandade des insurgés et de l'exode de la population civile, les agents des compagnies propriétaires des plantations de maté avaient recruté un véritable bétail humain. Les ouvriers étaient retenus comme des esclaves, contraints à un travail inhumain, dans l'impossibilité de rembourser la prime d'engagement, leur salaire étant entièrement absorbé par les achats à un prix surévalué de biens de première nécessité vendus dans les magasins de la compagnie. Au prix de souffrances inouïes, Casiano Jara et sa femme Natividad réussissent à s'enfuir de cet enfer avec leur bébé Cristóbal en échappant aux hommes de mains lancés à leurs trousses, ce que personne n'avait encore réussi.
Le Paraguay reconquiert la région du Chaco envahie par la Bolivie. Sous couvert de patriotisme, les soldats se battent en réalité pour défendre les intérêts des exploitants du bois et des producteurs de tanin, et aussi ceux des compagnies pétrolières, le sous-sol de la région étant censé renfermer des réserves de pétrole. Là encore, le bas peuple est le dindon de la farce : après la sauvage répression des étudiants qui réclamaient des armes pour s'opposer à l'ennemi, ceux-ci sont recrutés pour servir de chair à canon. Tenaillés par la soif et la faim, les soldats endurent des tourments indescriptibles. « C'est notre quatrième jour de jeûne qui commence, et les plus éprouvés en sont à ronger les parties les plus tendres des harnachements de cuir. » Nus et cadavériques, Paraguayens et Boliviens attendent la mort au coude à coude, acculés à un même destin irrémédiable. « En quelques jours, nous avons reculé de plusieurs milliers d'années. Seul un miracle pourrait nous sauver. Mais il n'y a pas de miracle possible, dans ce coin de l'Éden maudit. (…) “ Une jambe ou un bras en moins n'empêche pas de rester dans la danse ”, tel semblait être le mot d'ordre. » Impossible de contenir « les spectres que la soif avait réduits à l'état de brutes sauvages et qui se disputaient le robinet » du camion-citerne enfin arrivé.
On retrouve les mêmes personnages, parfois à deux décennies d'intervalle, dans les différents chapitres qui sont comme des histoires indépendantes. Le vieux Macario Francia, fils d'un esclave affranchi du dictateur, qui avait libéré beaucoup d'esclaves tout en réduisant les patriciens en esclavage. Macaria avait traversé l'horreur de la Grande Guerre qui avait opposé le Paraguay à la Triple Alliance de l'Argentine, de l'Uruguay et du Brésil. Gaspara Mora, le facteur d'instruments de musique aimé de tous, qui, atteint de la lèpre, était parti mourir seul dans la forêt. Cristóbal Jara qui participe à la guerre du Chaco. La sobriété du style de Roa Bastos rend d'autant plus pathétiques certaines destinées, comme celle de l'émouvante Salut-i. Son écriture est marquée par le bilinguisme guarani-espagnol – deux univers linguistiques de structure et rationalité radicalement différents – qui caractérise le Paraguay. Elle fait la part aux légendes, « de celles qui circulent parmi ces pauvres gens que le malheur avait jeté dans les bras de la superstition ». Elle met en évidence un temps circulaire – les révoltes fermentent de manière cyclique – dans cet univers clos et oppressant qu'était le Paraguay de la première moitié du XXe siècle. Enfin, Roa Bastos considère qu'un texte doit être vivant et évoluer : l'auteur peut le modifier indéfiniment « sans lui faire perdre sa nature originelle, en l'enrichissant au contraire de subtiles variations » – comme un vin qui vieillit bien.
Juan RULFO°
Le Llano en flammes
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En quelques phrases de la Préface, J.-M. Le Clézio brosse la toile de fond sur laquelle se déroulent les nouvelles de ce recueil : « …un monde fracturé, hanté par la mort et l’esprit de vengeance, où les hommes et les éléments sont pris dans une sorte de vortex fatal qui les engouffre et les détruit. Un monde réduit à l’essentiel, laconique, dénudé jusqu’à l’os, raconté à la première personne, d’une voix monotone et pourtant chargée d’émotions comme un ciel d’orage, imprégnée de désespoir ironique et d’une rage vibrante de vie. Un monde où chaque ombre, chaque relief, arbre ou arbuste, ruisseau ou maison ressort avec une précision quasiment symbolique, cette terre sablonneuse où les hommes et les femmes pareils à des spectres sèment le maïs, ces plaques de tepetate où rien ne pousse. (…) Et enfin, à chaque instant de l’existence, comme une haleine ténébreuse, le monde du dessous où s’enfouissent les désirs et les espoirs, et d’où sourdent un mal incompréhensible et une solitude tenace. »
Au fil des pages se précise la description de cette « croûte de caillasse » qu’est le Llano. « Et sur cette plaque brûlante, ils veulent qu’on sème des grains, pour voir si quelque chose germe et pousse. Mais rien ne viendra, ici. Même pas les vautours. On les aperçoit bien de temps à autre, mais très haut, ils volent à tire-d’aile pour échapper le plus vite possible à cette terre blanche durcie où rien ne bouge et où l’on avance comme à reculons. (…) Ici, le vent n’a même pas de quoi s’amuser à faire quelques tourbillons. » Sur la montagne de la Luvina, cette aridité atteint un paroxysme : « Il arrive que fleurissent, cachés entre les pierres, là où il y a un peu d’ombre, les coquelicots blancs de l’argémone. Mais l’argémone se fane vite. Alors, on l’entend griffer le vent de ses branches épineuses avec un bruit de couteau qu’on aiguise. (…) Oui, il ne pleut pas beaucoup. Presque pas ; si peu que la terre, en plus d’être sèche et dure comme du vieux cuir, est remplie de crevasses et de ces trucs qui ne sont pas autre chose que des morceaux de terre aussi durs que des pierres pointues, qui se plantent dans vos pieds quand vous marchez dessus, comme s’il avait poussé des épines à la terre. » La chaleur est souvent telle qu’on n’a plus envie de parler, c’est trop fatigant. La pauvreté est si grande que la possession d’une vache peut assurer la survie.
La toile de fond est aussi politique, avec la guerre civile, dite des cristeros, qui vit s’affronter le gouvernement d’une laïcité radicale, doté d’une armée moderne, et le monde campagnard mexicain traditionnel, religieux jusqu’au fanatisme, avec ses bandes de paysans aux pieds nus équipés de machettes et d’escopettes. Guerre tragique, au nom d’« une religion dont le seul vrai sacrement est celui de la mort – le “ baptême du sang ” » (Le Clézio), dont Rulfo a été témoin dans son enfance.