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Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Collectif, dir. par P. Boucheron°

Histoire mondiale de la France

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         Une conception pluraliste de l’histoire « contre l’étrécissement identitaire qui domine aujourd’hui le débat public » a présidé à la rédaction de cet ouvrage collectif. « La civilisation française, pour ne parler que d’elle, a toujours débordé largement les limites de la France politique, de l’État français ramassé au-dedans de ses frontières. Et de le savoir, ce n’est certes pas une diminution. C’est un élargissement. La source d’une espérance, » écrivait Lucien Febvre. Cette espérance, c’est l’espérance politique de la liberté qui soulève l’humanité, que Michelet refusait de voir « plaquée au sol par les fatalités de la race ». Chaque auteur de ce recueil avait donc toute liberté de bâtir son intrigue à partir d’une date de l’histoire de France. Il s’agissait « moins d’élaborer une autre histoire que d’écrire différemment la même histoire ; plutôt que de se complaire dans les complexités faciles du contre-récit ou dans les dédales de la déconstruction, on a cherché à affronter, sans louvoyer, toutes les questions que l’histoire traditionnelle d’une France toujours identique à elle-même prétend résoudre ». Une « nouvelle histoire ouverte aux apports d’une internationalisation, d’une comparaison de grand champ et d’une interdisciplinarité » légitime donc ce projet d’une histoire « mondiale » de la France.

         On a ainsi une succession de 146 dates, 146 pages d’histoire plus ou moins méconnues, pas seulement anecdotiques, mais charnières à un titre ou à un autre et révélatrices de l’aspect international de l’histoire de France. Des coups de projecteur éclairent des traits inattendus de la société de l’époque et en dévoilent la face cachée. Beaucoup d’articles sont très intéressants, voire passionnants, et, inévitablement, quelques-uns fastidieux (1534, 1771, 1773).

         Dès le passé le plus reculé, « au mirage de la continuité “ spatiale ”, “ la France d’avant la France ” se dissout dans les prémices d’une humanité métisse et migrante (…) cet espace n’est rien d’autre que le laboratoire archéologique de sociétés dont l’identité sociale ne se différencie aucunement du reste du monde ». L’homme de Cro-Magnon, notre ancêtre direct, est un « métis par vocation ». À l’article « 15 000 av. J.-C. », il est dit à propos de la précocité de l’agriculture en Europe occidentale : « … les finistères que nous habitons par hasard aujourd’hui ont été à plusieurs reprises tributaires du Proche-Orient. Ce dernier le fut aussi de ce qui s’est passé ici, mais à d’autres moments : à cette échelle-là, la globalisation des pratiques est ancienne, tout comme les migrations incessantes et en tout sens ». Dans les premiers siècles de l’ère chrétienne, des « “ migrations germaniques ” aux raids scandinaves en passant par la conquête arabe, les temps demeurent ceux des remues d’hommes, des accommodements politiques et des acculturations réciproques ».

         J’ai tenté de structurer quelque peu ce chapelet chronologique de jalons sans pointillés apparents entre eux, avec tout ce qu’une telle tentative comporte d’arbitraire, d’ambiguïté et d’approximation. À cette fin, j’ai distingué les influences matérielles des immatérielles, celles à orientation centrifuge ou centripète, enfin celles positives des influences négatives – dernière distinction particulièrement problématique, car chaque influence, action, phénomène est toujours à double sens, à deux faces.

         Des influences matérielles centrifuges, la plus importante est sans doute la colonisation, l’impérialisme sous toute ses formes. Les croisades successives entrent dans cette catégorie ; au-delà de leur vocation religieuse affichée – grâce à laquelle la France commençait à s’affirmer comme la fille aînée de l’Église au plus grand bénéfice de ses rois – elles servaient d’exutoire à la violence de la chevalerie. Quant à la croisade « albigeoise », conséquence de l’obsession antihérétique de l’Église, elle a sans doute favorisé la conquête du Languedoc qui ouvrait à Philippe Auguste les portes du bassin méditerranéen et l’accès à la plus vaste zone d’échange de son temps. Charles VIII, lui, en s’engageant dans son aventure italienne victorieuse ratait du même coup le coche et l’occasion de conquérir le monde, ce qui n’est finalement pas plus mal. Car, bien après, Aimé Césaire, en s’opposant à la loi de 2005 sur les « aspects positifs » de la colonisation, jugeait celle-ci inique et nocive : « Entre colonisateur et colonisé, il n’y a de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, le vol, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie, des élites décérébrées, des masses avilies. »

         Parmi les influences centrifuges franchement négatives, citons les persécutions contre les huguenots et, plus tard, la révocation de l’édit de Nantes, qui ont abouti à un exode massif des protestants, contribuant ainsi, contrairement aux espérances de Louis XIV, à l’affaiblissement de la domination française au profit des Anglo-Saxons. Les Compagnies crées par Colbert marquent le choix d’un développement des Antilles par l’esclavage : l’ensemble des dispositions de leurs statuts affirme qu’« une société organisée autour de l’économie esclavagiste n’est ni exorbitante pour le droit ni aberrante pour la religion ». Il fallut attendre que l’abolition de l’esclavage, brève sous la Révolution (accompagnée de l’invention par la Convention du crime de lèse-humanité contre les propriétaires d’esclaves), avant son rétablissement par Napoléon, puis définitive au milieu du XIXe siècle, mette fin à cette ignominie. Autre page honteuse de l’histoire de France, dans un autre registre, la rafle du Vel’ d’Hiv : « La France, patrie des Lumières et des droits de l’homme, terre d’accueil et d’asile, la France, ce jour-là, accomplissait l’irréparable. Manquant à sa parole, elle livrait ses protégés à leurs bourreaux, » a courageusement déclaré Jacques Chirac. La « folie criminelle de l’occupant » avait été « secondée par des Français, par l’État français ».

         Quant aux influences immatérielles, parmi les positives on peut mentionner le rayonnement des Lumières, dont Paris semble avoir été le foyer et la politique d’émancipation des peuples opprimés décrétée en 1792, qui restera, malgré les revers, l’horizon d’attente des peuples. La Déclaration de paix que la France fait au monde en 1790 marque le temps bref d’une hospitalité inconditionnelle fondée sur la fraternité du genre humain… avant que, en 1793, la guerre totale fasse de chaque citoyen d’origine étrangère un suspect à la solde de la contre-révolution. La volonté de civiliser l’Europe et le monde par la science serait à mettre à l’actif du bilan de la France… si elle n’avait pas étendu son influence par les armes et la conquête. Également la « république des lettres » voulue par l’abbé Grégoire et qui devait enfanter les républiques, ainsi que l’héritage juridique de la Révolution, matérialisé par le Code Civil et sorti des frontières hexagonales, sont à mettre à son crédit, malgré son refus d’appliquer le code aux « sujets » français des colonies. Citons encore, en vrac, l’invention du système métrique, celle de la photographie – qui allait, bénéfice contestable, consolider l’emprise des sociétés industrielles sur le monde des images –, le secours apporté aux Grecs en 1825, l’élan international donné par les utopistes français en 1840, par la révolution de 1848 et la Commune de 1970, celui donné par la littérature française du XIXe siècle, l’adoption à Paris de la Déclaration universelle des droits de l’homme, le mouvement de grand vent, insoucieux des frontières, déclenché en 1968, les paroles prononcées par Dominique de Villepin à New York en 2003 pour s’opposer à la guerre en Irak…

         Pour ce qui est des influences immatérielles négatives, parmi les plus marquantes : le sacre de Napoléon en 1804 – dont le ridicule et la bouffonnerie n’ont pas échappé à de nombreux observateurs français et étrangers, dont Stendhal : « Je réfléchissais beaucoup toute cette journée sur cette alliance si évidente de tous les charlatans. La religion venant sacrer la tyrannie, et tout cela au nom du bonheur des hommes. » – ; l’affaire Dreyfus – la reine Victoria s’est scandalisée : « Aucun mot ne saurait traduire mon horreur ; si seulement toute l’Europe pouvait crier son indignation ! » – et la Françafrique, entreprise ambiguë puisqu’elle suppose la décolonisation mais aussi le maintien de l’influence de la France dans son « pré carré » africain et recouvre un pacte postcolonial : la protection militaire française contre l’exclusivité de certaines matières premières. D’où des réactions comme celle de Sékou Touré : « Nous préférons la liberté dans la pauvreté à la richesse dans l’esclavage. »

         De manière constante, que ce soit de la part des gouvernants ou des historiens conventionnels, on relève une tendance à faire mousser les réalisations hexagonales et à minimiser les contributions extérieures, ce afin de rehausser le prestige de la France. De manière générale, derrière chaque décision ou action gouvernementale, il y a une volonté de puissance, un désir de rayonnement (Louis XIV et Napoléon en donnent des exemples outranciers). Le Roi-Soleil aurait pu faire sienne la devise de Charles Quint : « Plus Oultre », qui dessine un horizon de puissance sans borne, de démesure toujours porteuse de némésis. Songeons que la « bombinette » voulue par De Gaulle pour redonner à la France sa grandeur perdue, a donné lieu à pas moins de 307 essais nucléaires, la plupart atmosphériques, durant la seule année 1958, rythme conservé jusqu’en 1962.

         Pour cette Histoire mondiale, Patrick Boucheron a reçu des menaces de mort. Comme la sociologie, l’Histoire peut être un sport de combat.

 

Dans le même esprit, voir Les Guerres napoléoniennes de A. Mikaberidze, traduit par mes soins.

 

 

Elie FAURE

Histoire de l’art

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        Œuvre d’une beauté extraordinaire. Grâce à une langue somptueuse, poétique, originale et puissante, où transparaît l’autodidacte, Elie Faure réussit à saisir à la perfection l’essence de chaque époque, chaque courant, artiste ou œuvre. Céline, qui s’était lié d’amitié et entretenait une correspondance avec lui, lui écrivit qu’il venait d’achever les sept volumes, ajoutant : « Quel dommage qu’il n’y en ait pas trente-cinq ! » Et Henry Miller : « J’étais sur le point d’accoster à la plage qui borde ce grand océan français qui s’appelle Élie Faure, océan que les Français eux-mêmes ont peu couvert de leur navigation et qu’ils ont dû prendre par erreur, semble-t-il, pour une mer intérieure. […] cet homme qui avait décrit sur sa manchette la race humaine dans sa gloire était ce Zeus le Père des Atlantes que j’avais cherché en vain jusqu’alors. Je l’ai appelé un océan ; c’était aussi une symphonie. » Au cas où ma recommandation ne suffirait pas…

         Si je devais emporter un seul livre sur une île déserte, ce serait celui-là. 

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Gérard NOIRIEL°

Une histoire populaire de la France

De la guerre de Cent Ans à nos jours

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         Chapeau bas devant le gigantesque travail de compilation et de synthèse effectué par Gérard Noiriel, dont les propos s'enchaînent avec une nécessité logique. Il lui a fallu déconstruire tous les clichés gravés dans l'Histoire officielle enseignée dans les manuels, qui, comme chacun sait, est écrite par les vainqueurs. Ainsi, le bon saint Louis s'illustra par la féroce répression qu'il mena contre les communautés juives du royaume et fut « un jalon sur la route de l'antisémitisme chrétien, occidental et français » (Depuis les « Vergers du roi Louis », on pouvait déjà avoir quelques soupçons…). Noiriel dut aussi surmonter la difficulté représentée par la carence de documents écrits, les dominants ne s'étant presque jamais souciés de parler de ceux « d'en bas ». « “ Seuls les riches et les puissants, les saints et leurs serviteurs, apparaissent dans nos livres “. Les élites laïques ou religieuses qui monopolisaient l'écriture ignoraient en effet complètement l'existence de celles et ceux grâce auxquels ils pouvaient vivre dans l'opulence. […] [Les révolutionnaires issus du peuple] traversèrent l'histoire comme des étoiles filantes. Leur destin était de rester dans l'ombre, mais en se révoltant contre le sort qui leur était fait ils entrèrent par effraction sur la scène de l'histoire, pour en sortir aussitôt, les pieds devant. » Noiriel a adopté une grille de lecture générale centrée sur les relations de pouvoir, sur la dialectique des relations entre ceux d'en haut et ceux d'en bas, autrement dit sur la lutte des classes — qui, contrairement à ce qu'affirme Macron, n'est pas une forme de « romantisme juvénile hors de saison » —, alliées en « une complexe alchimie » à des explications et des descriptions illustrées par des exemples concrets. Ces exemples évitent de tomber dans le travers de généralisations dont se garde tout historien sérieux, sachant que la réalité est toujours nuancée, complexe, contradictoire, retorse et jamais ou toute noire ou toute blanche.

         De cette analyse historique dense et foisonnante, il tire des leçons et dégage certaines tendances, dont voici quelques exemples, que j'espère ne pas voir sombrer dans la banalité du fait de leur concision :

         Les dominants ne renoncent à leurs privilèges que lorsqu'ils y sont contraints et forcés, souvent après des luttes sanglantes. Les revendications sociales jugées « irréalistes », voire « suicidaires » par les experts, les gouvernants et les patrons deviennent légitimes dès que les dominés réussissent à construire un rapport de force qui leur est favorable — par exemple, les deux millions de grévistes de 1936, et il a fallu deux guerres mondiales et la révolution bolchevique pour que les « élites » libérales finissent par admettre, en France, que tous les travailleurs aient droit à des droits sociaux. C'est pour résoudre le problème de la chute de productivité résultant de l'insubordination ouvrière dans les années 1970 que le patronat accepta finalement de prendre au sérieux la critique du taylorisme. Mais l'aspiration à l'autonomie des travailleurs se traduisit par l'adoption de la « flexibilité ». Dès qu'ils le peuvent, les dominants reprennent d'une main ce qu'ils ont concédé de l'autre et freinent des quatre fers tout progrès de la législation sociale.

         Ils cherchent toujours à discréditer les luttes populaires qui mettent en cause leurs intérêts. Au XIXe siècle, un journaliste pouvait encore déclarer que de « la population de prolétaires qui s'agite et frémit, sans savoir ce qu'elle veut (…) dans un état d'hostilité dangereuse pour la société » en raison de son défaut d'instruction, pouvait sortir les « barbares » qui la détruiront. Depuis, à chaque fois que le « peuple » ne s'est pas comporté comme le souhaitaient ceux qui parlaient en son nom, le même argument, celui de l'« aliénation », a été invoqué.

         Les grands mouvements sociaux prennent toujours les élites au dépourvu, sans doute parce qu'elles sont trop coupées des couches populaires pour sentir venir le vent. « Grande scène, étrange, étonnante ! De voir tout un peuple qui, d'une fois, passait du néant à l'être, qui, jusque-là silencieux, prenait tout d'un coup une voix, » s'exclame Jules Michelet en présentant la Révolution française, survenue soudainement comme tombe la foudre. Ainsi, les négociants soyeux de Lyon, ne voulurent pas entendre la dénonciation de la « liberté meurtrière » qu'ils avaient prise en fixant les tarifs, jusqu'au jour où les canuts passèrent à l'action. 

         La classe dirigeante habille souvent hypocritement de bons sentiments son exploitation des dominés. L'exemple classique est celui de la colonisation, vaste entreprise d'exploitation assassine justifiée par la « mission civilisatrice » de l'Occident. Grâce à la rhétorique républicaine, la traite devint un « acte de libération », les esclaves furent rebaptisés « engagés », et les camps de travail renommés « villages de la liberté » — une vraie novlangue ! Mais il y a d'autres exemples plus anciens : au XIVe siècle, les princes invoquèrent l'insécurité dont ils étaient eux-mêmes responsables pour exiger de leurs sujets des aides financières en échange d'une soi-disant « protection » — véritable racket avant l'heure. Durant le Révolution, les propos grandiloquents sur l'abolition des privilèges aboutirent à une redistribution des terres censée être en faveur des paysans, qui favorisa en fait les riches bourgeois. Et de nos jours, le discours méritocratique masque et justifie les injustices sociales en inculquant à ceux qui en sont victimes l'idée qu'ils sont eux-mêmes responsables de leur sort. Cela explique en partie la défiance, inscrite dans une longue histoire, des classes populaires à l'égard des organisations traditionnelles censées défendre leurs intérêts.

         Un inextricable enchevêtrement des terres et des droits a caractérisé la France jusqu'à une époque tardive — sous Louis XIV encore, malgré sa prétention au pouvoir absolu. La majorité des échanges étaient localisés dans un petit monde cloisonné, le « pays », le commerce à longue distance n'en représentant qu'un centième. Dans ces régions semi-autonomes, où le français demeurait une langue étrangère, était pratiquée une multi-activité, relative assurance contre la faim, qui réduisit en France la brutalité de l'industrialisation. Ces unités régionales et les liens communautaires qui y existaient restèrent longtemps très vivants. Réduire cette hétérogénéité obligea l'État à un travail de normalisation et de centralisation pour asseoir son pouvoir. Cependant, l'entreprise de centralisation et d'homogénéisation, objet d'un fort rejet de la part des communautés de base, répondit avant tout à l'exigence de financer les guerres, celles de Louis XIV en particulier, et entraîna la militarisation du pays. À la mort du roi Soleil, la France était sans doute le pays le plus puissant d'Europe, mais le royaume était exsangue et la population réduite à la misère. La grandeur d'un pays ne fait pas nécessairement le bonheur de son peuple.

         L'écriture a servi cette entreprise, notamment en permettant le développement des liens à distance et l'application des techniques d'identification. La communication entre les représentants du pouvoir d'État et les sujets du roi ou les citoyens fut de plus en plus contrebalancée par une communication horizontale entre ces derniers. Désormais, « les juges eux-mêmes pouvaient être jugés par un public instruit » qui faisait l'apprentissage de la démocratie. Il faudrait parler aussi de la manipulation des « identités », qui a été utilisée, successivement, pour stigmatiser les pauvres et les étrangers, mais la place manque. En lien avec cette question, on constate au fil du temps un affaiblissement des liens directs, interpersonnels, au profit des relations à distance médiatisées, associé à la suppression des formes de communauté et de pouvoir intermédiaire qui nuisaient à la transparence de l'espace public. Deux conceptions de la démocratie se sont affrontées : l'indirecte, par délégation de pouvoir à des représentants, qui avait la faveur de la bourgeoisie, et une forme directe, souhaitée par le peuple.

         À signaler enfin que Gérard Noiriel a eu le mérite, dans sa postface, de reconnaître une lacune dans son histoire : le combat écologique, indissolublement lié aux inégalités sociales par mise à distance de la pollution dans les quartiers populaires et, à l'échelle mondiale, les pays du Sud. Cette imposition des effets du réchauffement climatique aux plus faibles, les dominants mobiliseront toujours les armes à leur disposition pour la pérenniser et bloquer les réformes contraires à leurs intérêts — jusqu'au jour où ils comprendront que les dollars ne se mangent pas, comme disait un chef indien.

         « Malheureusement, l'historien des classes populaires remplit bien souvent un rôle ingrat, écrit Noiriel, car il intervient quand le combat est terminé et que le peuple a été vaincu. » Mais il dit ailleurs que les luttes populaires ne sont jamais vaines et qu'il en reste toujours quelque chose.

 

 

Christopher CLARK°

Les somnambules

Été 1914 : comment l’Europe a marché vers la guerre

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         « Quand l’archiduc François-Ferdinand et sa femme Sophie Chotek arrivent à la gare de Sarajevo le dimanche 28 juin 1914, le continent européen est en paix. Trente-sept jours plus tard, il est en guerre. Le conflit qui commence cet été-là mobilise soixante-cinq millions de soldats, emporte trois empires, fait vingt millions de morts, civils et militaires, et vingt et un millions de blessés. Cette catastrophe qui engendra les horreurs du XXe siècle européen “ fut le premier cataclysme du XXe siècle, le cataclysme d’où surgirent tous les autres ”. » Extraordinaire toutes les informations que C. Clark a réussi à réunir malgré la destruction des archives, ou au contraire leur surabondance (les multiples volumes des dépêches diplomatiques), pour produire cette analyse fouillée, toute en nuances, des causes du conflit et livrer ce récit détaillé et vivant de la marche à l’abîme (« retracer, comme il dit, l’enchaînement des faits le plus probable, à travers le chaos des sources primaires et les distorsions tendancieuses de la plupart des sources secondaires ») Il a adopté comme principe directeur d’expliquer comment la guerre a éclaté plutôt que pourquoi, approche qui a un « effet trompeur en ce qu’elle crée l’illusion d’une causalité dont la pression augmente inexorablement, les facteurs s’empilant les uns sur les autres et pesant sur les événements. Les acteurs du jeu politique deviennent de simples exécutants de forces établies depuis longtemps qui échappent à tout contrôle. Dans l’histoire que raconte ce livre, au contraire, l’initiative personnelle est prépondérante. » Le but est alors d’identifier les décisions qui ont mené à la guerre et de comprendre les raisonnements et les émotions qui les ont sous-tendues. « Ce livre entend montrer comment l’engrenage de la causalité s’est mis en place et a mené au conflit, mais sans en surdéterminer l’issue fatale. »

         On peut schématiquement distinguer quatre catégories de causes : le jeu des alliances qui a mis en branle l’engrenage, la complexité doublée d’opacité de la crise qui a compliqué les prises de décision, l’influence croissante des « faucons » par rapport à celle des « colombes » et enfin les causes d’ordre psychologique.

         La politique étrangère de l’Autriche-Hongrie se focalise sur la péninsule balkanique au moment où l’instabilité s’accroit dans cette région, la plus violente de l’Europe, devenue une zone de tension – « le détonateur balkanique » – entre la double monarchie des Habsbourg et la Russie à la suite du déclin de l’autorité ottomane, les deux empires estimant y avoir des droits historiques. La question des Détroits – ceux du Bosphore – joue à cet égard un rôle central. Si la crise déclenchée par l’attentat de Sarajevo devait aboutir à une agression austro-hongroise contre la Serbie, elle entraînerait l’intervention de la Russie et de ses alliés aux côtés de cette dernière, et l’Allemagne se verrait obligée de s’engager du côté de son voisin habsbourgeois. Et la politique étrangère de la Grande-Bretagne, qui a toujours dépendu de scénarios de menaces, s’est donné l’Allemagne comme nouvelle cible.  Sans cette bipolarisation en deux blocs, il est impossible de comprendre qu’une crise serbo-autrichienne ait pu dégénérer en une guerre à laquelle ont participé tous les pays du continent, mais ce n’est cependant pas cette bipolarisation qui a causé la guerre. Sur le moment, elle a autant joué pour atténuer les conflits que pour les aggraver. Des acteurs de deuxième plan sont aussi intervenus dans ce jeu d’échecs, qui a également été influencé par de multiples réalignements contingents, permutations et fluctuations des alliances, des rapports géopolitiques et des relations de pouvoir, susceptibles de provoquer des casus fœderis. 

         Tous ces facteurs, auxquels il faut ajouter la multiplicité et les déplacements des centres de pouvoirs, parfois périphériques, même au sein de chaque pays, font de cette crise internationale la plus complexe qu’il y ait jamais eu. La cacophonie de ces voix multiples, l’agitation chronique qui caractérise les exécutifs européens durant cette période, l’instabilité – la « valse des ministères » en France, par exemple – et l’opacité des tractations, la « machinerie occulte » des luttes intestines et des intrigues politiques, notamment autour des rivalités coloniales (je t’abandonne l’Égypte, tu me laisses le Maroc), l’incertitude quant aux intentions de ses alliés comme de ses adversaires potentiels, les manœuvres diplomatiques d’une complication à donner le tournis, tout cela a contribué à faire naître chez les décideurs le sentiment de ne pas maîtriser la situation, d’être soumis à la pression de contraintes extérieures irrésistibles tout en faisant reposer la responsabilité de choisir entre la guerre et la paix sur les épaules de leurs adversaires. 

         L’influence grandissante des bellicistes, la plupart du temps des militaires bien sûr, mais pas toujours (en France, par exemple, Delcassé, à la politique provocatrice, l’intransigeant Maurice Herbette, Poincaré, viscéralement préoccupé par la « menace » allemande et la récupération de l’Alsace-Lorraine, Joffre et le germanophobe et excentrique ambassadeur de France en Russie, Maurice Paléologue  ; en Autriche, Conrad von Hötzendorf) aux dépens des pacifistes (entre autres Cambon en France, Berchtold, l’empereur François-Joseph lui-même et son futur héritier au trône François-Ferdinand, porteur d’espoirs de paix, en Autriche), qui s’efforçaient de contenir l’agressivité des premiers, a alimenté la course aux armements. La paranoïa ambiante est amplifiée par des perceptions fallacieuses et des interprétations erronées, le chauvinisme va-t-en-guerre, la politique cocardière et nationaliste.

         De multiples facteurs psychologiques ont contribué à lancer l’Europe sur la pente fatale. Premièrement, beaucoup des acteurs clés de la crise de juillet 1914 sont de vieilles connaissances et de nombreuses transactions cruciales sont influencées par « des antipathies personnelles et des blessures d’orgueil longuement ressassées ». Au lieu d’établir la confiance, ces relations anciennes créent donc un climat d’hostilité et de paranoïa. Deuxièmement, dans cette ambiance de suspicion, il était pratiquement impossible d’évaluer objectivement la gravité de la menace. Ce qui explique que beaucoup de décideurs aient été étonnamment lents à saisir l’ampleur du désastre qui se prépare. « Tous savaient au fond d’eux-mêmes, mais en avaient-ils véritablement conscience ? » À cet égard, les périodes de détente qui alternent avec celles de tension les incitent à sous-estimer les dangers de leurs décisions. Ce qui permet de comprendre que le risque d’un conflit semblait s’éloigner au moment même où se déclenchait l’enchaînement des événements qui menèrent à la guerre. Troisièmement, la confusion généralisée encourage tous les acteurs politiques à se croire autorisés à faire entendre leur voix dans le débat, mais sans se sentir personnellement responsables des décisions prises. « Les choix des différentes options ne déchiraient pas seulement les partis ou les gouvernements. Ce sont les décideurs eux-mêmes dont l’esprit se retrouve totalement partagé. » Quatrièmement, un code de conduite viril valorise la force inflexible sur la souplesse et finit par imposer l’idée que le fermeté a davantage de chances de sauver la paix que la conciliation et que « la faiblesse est toujours mère de complications ». D’où, la conviction qu’il suffisait de bluffer pour remporter le succès, aucun des joueurs ne pensant qu’il faudrait aller jusqu’au bout. « La tragique partie de poker était engagé. » Cinquièmement, s’installe progressivement une mentalité fataliste, une acceptation croissante de la guerre, surtout parmi les élites instruites, convaincues que les conflits sont une caractéristique « naturelle », un effet inéluctable de la politique internationale. « Le poids de cette conviction se manifestera pendant la crise de juillet 1914 non pas sous la forme de déclarations d’intentions agressives, mais par le silence éloquent de ces leaders civils dont on aurait pu attendre, dans un monde meilleur, qu’ils disent haut et fort qu’une guerre entre grandes puissances serait la pire des catastrophes*. » On en vient enfin à la médiocrité de beaucoup de décideurs, et notamment des souverains européens. Guillaume II, très excitable, a été qualifié de « jeune dandy effronté » et Nicolas II est un indécis. Quant à François-Joseph il est dépassé, incapable de comprendre le temps présent. « Les protagonistes de 1914 étaient des somnambules qui regardaient sans voir, hantés par leurs songes, mais aveugles à la réalité des horreurs qu’ils étaient sur le point de faire naître dans le monde. »

         Pour conclure, contrairement à l’image d’Épinal de soldats partant « la fleur au fusil » – il y a eu certes des expressions d’enthousiasme chauvin, mais elles sont restées exceptionnelles –, l’annonce de la déclaration de guerre a semé la consternation à peu près partout. Si le conflit de 1914 a conservé une actualité c’est du fait que la complexité de la situation se retrouve de nos jours, où personne ne souhaite que le pire arrive, mais où chacun défend des intérêts particuliers et contradictoires.

 

* Le livre présente d’ailleurs une lacune inexplicable. C. Clark ne dit pas un mot de l’assassinat de Jean Jaurès, qui pourtant avait été un des plus ardents et constants défenseurs de la paix et qui projetait de mobiliser les centrales syndicales européennes pour déclarer la grève générale, ce qui aurait pu désamorcer le conflit.

 

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David van REYBROUCK

Congo, une histoire

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(2010, trad. fr. Actes Sud, 2012)

                                                           

         L’histoire du Congo ne commence pas avec l’odyssée de Stanley et l’arrivée des Blancs ; elle est longue : 90 000 ans. Et elle est loin d’être linéaire, a fortiori orientée vers un quelconque progrès. Non, c’est plutôt une descente aux enfers, une succession de tragédies, d’explosions de violence et de périodes d’oppression, entrecoupées de rares accalmies durant lesquelles s’accumulent tensions, frustrations et rancœurs, le désespoir amenant les gens à chercher refuge dans des religions messianiques, la musique… et l’humour (« La “ trinité postcoloniale ” était constituée d’une caste corrompue qui faisait alliance avec des religions toutes nouvelles et avec des stars de la pop hissées au sommet du monde des affaires. »). Et cette accumulation aboutit au déchaînement suivant.

         La richesse du pays a fait son malheur – too rich for its own good, disent les Anglo-Saxons. Le Congo a en effet toujours disposé d’une matière première dont la demande pressante est arrivée à point nommé pour prendre le relais de la précédente, qui s’épuisait ou n’était plus recherchée : ivoire, puis caoutchouc, or, diamant et minerais divers – cuivre, uranium et maintenant coltan, utilisé notamment dans la fabrication des téléphones portables. Bref, le pays a toujours attiré les convoitises.

         D’abord celle de Léopold II, roi des Belges, qui a fait du Congo sa propriété privée, et, par âpreté au gain, a instauré un régime de terreur, avant que le pays ne devienne une véritable colonie. Bien plus tard, l’indépendance, réclamée et accordée dans la précipitation – « la décolonisation commençait bien trop tard, l’indépendance arrivait bien trop tôt » – a vu le Congo plonger dans le chaos. À la suite d’un coup d’État, Mobutu a usurpé le pouvoir et vite imposé sa dictature ubuesque pendant une trentaine d’années. Sa mégalomanie, à l’origine de sa kleptomanie et « cadeau-cratie », a saigné à blanc le pays. À son éviction, quand la coupe a été pleine (vide serait plus juste), s’en est suivi un nouveau chaos qui a entraîné le déclenchement de la Grande Guerre africaine (1997-2002), d’une sauvagerie innommable, prolongement local de la guerre économique sur le champ de bataille mondialisé, achevant de ruiner le Congo.

         Une histoire complexe à tout le moins, racontée de manière vivante et nuancée, comme toujours lorsqu’on entre dans le détail. David van Reybrouck s’efforce de faire parler des témoins, des gens ordinaires, sur les banalités de la vie, qui « gardent plus longtemps leurs couleurs » que les grands événements impersonnels. C’est aussi la règle que s’est donnée S. Alexievitch, dont les livres ne sont que des recueils de témoignages. Coïncidence, elle a obtenu le prix Médicis essai (et le Nobel) l’année d’après van Reybrouck.

         Le texte confirme que le chaos est bien le legs de la colonisation, non seulement en raison de la mise en coupe réglée du pays, mais aussi de l’exacerbation du tribalisme et du bouleversement des traditions engendré par le commerce, notamment celui des esclaves. « En Afrique, une organisation sociale archaïque est confrontée avec la toute-puissance d’une civilisation technique qui la désagrège sans la remplacer, » commente Drachoussoff, un Blanc lucide, dans son journal.

 

Citation : « Le postmatérialisme est un luxe de riches. Le pauvre respecte le frimeur. »

 

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Gaston ROUPNEL°

Histoire de la campagne française

*** 1/2

             

         Le souci de Roupnel a été de donner à comprendre le monde rural resté lisible, alors qu’il était en pleine hémorragie, avant que ses grands traits ne se perturbent ou s’effacent complètement. Il le fait avec un sens aigu de l’observation des réalités ethnologiques et géographiques. « Il est aussi indispensable de regarder à ses pieds qu’il est utile de surprendre l’appel du lointain, » écrit-il. Le titre du livre est quelque peu trompeur, car il s’agit en fait pour l’essentiel des vastes campagnes à champs ouverts du Nord-Est de la France, de leur préhistoire (« Tout était dit et fait sur nos campagnes françaises quand s’amorce ce superficiel affleurement du passé que nous appelons Histoire ») et du cadre plutôt que des hommes.

         Cet ouvrage porte sur la vraie « campagne », celle à l’aspect rubanné des « vieux terroirs », celle du système des villages à champs assolés, qui remonte à la plus haute antiquité. Elle relève d’une organisation systématique du travail agricole dans le cadre d’un régime originellement communautaire, dont nous allons étudier les principes, les origines, les caractères techniques ainsi que les conséquences sociales et morales et rendre manifeste « tout ce que cette œuvre eut d’unité grandiose, de puissance ordonnée et de rigueur systématique ». « Nos patries, ce sont ces terrestres horizons qui se sont toujours ouverts de plus en plus, comme pour s’emplir d’une plus grande âme humaine. »

         La création de la campagne cultivée, cette « nature que l’homme a façonnée à son service, qu’il a composée de ses œuvres et emplie de ses tâches », est le grand ouvrage de l’humanité, « c’est l’œuvre humaine accomplie dans la continuité de toutes les générations (…) Tout ce qui est de l’homme a la vie précaire et caduque. Seule, la campagne qu’il créa, reste l’œuvre qui dure à jamais. »

         La continuité et la régularité de la construction de cette campagne à l’époque néolithique ont impliqué un régime de paix et dénoncent des âges sans troubles, « des siècles qui n’ont rien à raconter que l’humble vie de chaque jour », la « fureur barbare, l’irritation belliqueuse » de ces temps reculés, mises en avant par beaucoup d’historiens, étant démenties par nos textes historiques les plus anciens, qui reconnaissent aux peuples du Nord « un juste renom de bienveillance et d’équité ». Cette construction a été le fait d’un peuple issu de la fonte dans le creuset de l’âge de bronze du vieux sang indigène des chasseurs de renne et du sang neuf apporté par l’émigrant nomade des steppes d’Asie centrale venu se fixer en Europe occidentale. Le fait qui domine ces origines de l’agriculture est en effet la sédentarité. La chasse encore pratiquée procurait une connaissance en profondeur du terroir et cette pratique des lieux a donné à l’homme sa petite patrie. « Et parce que s’était éprouvée la fidélité de l’homme à la terre, celle-ci lui ouvrit son sein et lui livra sa fécondité. » Dans cette France paysanne, l’autochtone est « l’énergie rude des lieux… le fonds de constance ; l’émigrant a apporté un esprit nourri de lointaines visions, le sens d’une collectivité plus grande. »

         « Mais à mesure qu’augmente la densité des masses envahissantes, l’assimilation en devient de plus en plus malaisée ; et les derniers flots d’envahisseurs (…) introduisent cette régression qui commence avec ce barbare Moyen Âge qu’il convient, à double sens, d’appeler “ l’âge du fer ”. (…) Une organisation militaire a prévalu. (…) Des habitudes belliqueuses, un outillage guerrier, des mœurs rudes et violentes, ont entraîné la ruine de l’ancien régime agricole communautaire. Les dominations individuelles se sont partout substituées aux organismes de l’organisation collectiviste, et ont confisqué, au bénéfice d’un seul, les droits que tous se partageaient, et l’autorité qui appartenait au groupe. (…) C’est au milieu de ces ruines que nous pénétrons dans l’Histoire. »

         Cependant, grâce à ces vestiges, nous pouvons nous faire une idée des composantes de la civilisation agricole d’antan. Puisque l’ouvrier a disparu, méconnu par l’Histoire, ce sont les choses qui apporteront leur silencieux témoignage.

         Le premier élément, qui constitue le cadre du finage, de la clairière cultivée, est la lisière de la forêt. Contrairement à la brusquerie des lisières des forêts de plantation récente, celles en gradins des forêts anciennes « s’étagent en trois grasses moulures, qui viennent donner le cadre de bois paresseusement ouvragé au grand tableau plat où s’étale le mince et ardent coloris de nos culture et la docile nudité de nos champs ». La forêt a toujours été un élément essentiel de l’activité rurale et elle servait de pâture à tout le bétail. « Les néolithiques qui ont créé nos campagnes avaient pour le moins autant de raisons de maintenir la forêt que d’étendre leurs champs. (…) Ils n’ont défriché que l’indispensable. » Mais outre son caractère utilitaire, la forêt était, dans la composition de la campagne française, l’élément de liaison et d’alternance qui lui donne son charme plein de douceur.

         La deuxième composante de la campagne, les chemins, en forme la charpente. Longtemps restés bien collectif, ils ne furent pas seulement des voies de communication et de transport, mais aussi l’organe de distribution des terres, c’est-à-dire la base du morcellement parcellaire, l’élément essentiel dans l’aménagement du territoire en mille minces parcelles, les lignes de force du territoire agraire. Ces chemins, qui depuis des siècles ont perdu leur utilité et leur destination, maintenant vieux et dégradés, ont été préservés, « à quelques poteaux télégraphiques près », grâce notamment au solide pavage en hérisson – pierres dressées sur tranche.

         La troisième composante est le village, un carrefour, « le nœud aux subtiles torsions, qui attache bout à bout les morceaux disparates de la grande route des temps primitifs ». La réunion des chemins est sa raison d’être. Alors que la cité « reçoit sa fortune et ses destinées du fond des grandes routes et du lointain des horizons (…) le village, lui, ne grandit que des choses dont il est né. Il reçoit de la terre voisine sa substance et sa couleur. » Le village primitif est un petit monde fermé qui se suffit à lui-même et ignore les influences extérieures. « Mais ce qui fixe ce centre, ce qui appelle les chemins, c’est toujours une commodité particulière du site. Les chemins ne se réunirent que quand le lieu les invita. » Si un petit coin de bonne terre lui assure une fortune suffisante, c’est souvent une source, « cette voix jeune et pure, sortie de la terre nourricière, qui a été pour les hommes l’ordre vivace qui les rassembla ». Enfin, « les transformations dont le village est le siège n’interprètent pas seulement le déclin ou la prospérité des activités agricoles. Elles manifestent aussi l’incessante évolution des voies et des moyens de communication. »

         La dernière composante de la campagne est évidemment le champ. À l’origine, il coïncidait avec la superficie qui pouvait être travaillée en une journée et était en général de 34 à 38 ares, d’une largeur minimum correspondant à la « hate », c’est-à-dire la largeur de terrain couverte par la poignée de grains dispersée par le geste du semeur. Le champ appartenait à celui qui le travaillait et les parcelles étaient conçues pour assurer à toute identique facilité et analogue fertilité grâce à une adaptation adéquate au milieu. « L’enchantement de notre âme devant le spectacle de la campagne est fait de toute cette secrète entente du paysage. »

         Roupnel explique ensuite comment s’est faite la conquête agricole du Midi et de l’Ouest par le système en vigueur au Nord-Est du pays. Dans le premier cas, l’antique ligne de démarcation, invisible sur les cartes, établit sa « monumentale barrière sur les choses et un solennel partage des âmes. De chaque côté, la campagne et le village, les maisons et les champs, ont pris leur allure particulière. » Dans le Sud, règne l’individualisme et, sur une terre plus soucieuse de beauté que de production, « c’est désormais dans la cité, et non dans les champs, que se décidera l’allègre génie du Midi ». Dans l’Ouest, plus voué à l’élevage en raison de l’humidité du sol, l’éparpillement domine et chacun doit clôturer ses champs de haies, ce qui a donné le bocage. Au régime de la propriété collective et de l’exploitation communautaire, finit par se substituer la propriété individuelle et l’exploitation particulière.

         Quant au régime social, directement influencé par le mode d’exploitation du sol, au système de taxation générale modique correspondant au droit d’usage de la terre et à l’entretien des infrastructures communes, se substitue le poids écrasant des charges arbitraires seigneuriales. L’injustice de l’usurpation est évidente : le seigneur empoche les redevances, tandis que l’entretien de ce que le paysan a construit reste à sa charge ! Finalement, des ruines du système agricole traditionnelle, la moderne notion de « propriété » en est responsable.

         Roupnel termine par deux chapitres sur la vie morale. Il écrit : « Ce sont les durs travaux de la vie agricole qui ont entretenu dans l’esprit paysan ce génie de sombre résistance qui en est le trait fort et la grave noblesse. (…) C’est ce courage têtu, né derrière les charrues, qui a fait la force des races d’Occident et la fortune de nos destinées. » Le sens de la solidarité a été un facteur d’ordre. La vie du village, ce petit univers complet entretenait un vivace esprit de société.

         Ce livre suscite un frémissement d’exaltation dès les premières pages et on se sent en présence d’une œuvre puissante, originale et novatrice. Cohérent, clair et précis dans son discours, Roupnel est en même temps poète, sans chercher à l’être, par la seule grâce de son écriture lyrique et de son souffle mystique.

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Howard ZINN°

Une histoire populaire des États-Unis

De 1492 à nos jours

***1/2

(1980 à 2005, trad. fr. Agone, 2002, 811 p.)

 

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       On le sait, l’histoire officielle, celle enseignée aux jeunes dans les manuels scolaires, est écrite par les dominants ou sous leur houlette. Ainsi, dans ces manuels, on trouve peu de traces des intenses luttes des classes du XIXe siècle étatsunien. Howard Zinn fait entendre un autre son de cloche, donne la parole à des voix dissidentes et dévoile l’envers du décor dans ce livre de plus de huit cents pages (en petits caractères), passionnant, foisonnant, engagé et vivant, car enrichi d’une multitude de témoignages. Condamnable est la facilité avec laquelle on assume les atrocités et les injustices comme le prix à payer pour assurer le progrès de l’humanité et on les fond dans la masse des faits, dit-il.

       Accueilli avec générosité par les Indiens, Christophe Colomb, animé par la soif de l’or, n’eut de cesse de les traiter avec cruauté et de les réduire en esclavage, donnant ainsi le ton à la suite des événements. 

      On peut tenter de dégager plusieurs constantes de cette histoire des É.-U. La première est l’alliance entre les gouvernements successifs et l’industrie, la finance, les milieux d’affaires en général, alliance incarnée à la perfection par Abraham Lincoln. Les intérêts économiques dissimulés dès le départ derrière les dispositions politiques inscrites dans la Constitution montrent que celle-ci est une tentative de certains groupes de sauvegarder leurs privilèges. Protéger légalement les contrats, les sanctifier comme l’a fait la Cour suprême, mesure apparemment juste, revenait à mettre l’énorme machine gouvernementale au service des privilégiés (et toute transaction se faisait au risque de l’acheteur, mettant des générations de consommateurs à la merci des industriels. Pendant la guerre de Sécession, le banquier J. P. Morgan acheta 3,5 dollars cinq mille fusils défectueux « qui aurait arraché le pouce à tout soldat qui s’en serait servi », qu’il revendit 22 dollars à un général. Le fait fut signalé au Congrès dans un obscur rapport, mais il se trouva un juge fédéral pour objecter que « cet échange s’appuyait sur un contrat juridiquement valide »). En 1876, le parti des Travailleurs de l’Illinois déclarait : « Le système actuel a permis aux capitalistes de faire voter des lois servant leurs propres intérêts aux dépens des travailleurs qu’ils oppriment. Il a fait de cette démocratie (…) un simulacre en accordant à la propriété une importance disproportionnée, une sur-représentation et un pouvoir sur la législation. Il a permis aux capitalistes de s’assurer du soutien du gouvernement… »

      Cela va de pair avec le mépris des besoins des plus démunis, victimes d’exploitation, d’injustices et d’abus éhontés. Dans la deuxième moitié du XIXe siècle, le capitalisme sauvage triomphant côtoyait une misère noire et une nouvelle ère d’esclavage débutait pour les travailleurs. Le système juridique avait été repensé pour satisfaire les intérêts du commerce et de l’industrie ; l’exploitation, qui auparavant s’appuyait sur la force, s’était dissimulée sous le masque prétendument juste et neutre de la loi. « On peut, à la lecture des récits historiques “ officiels ”, ignorer totalement la moitié de la population des États-Unis, » écrit Zinn. En effet, au début, les esclaves, les travailleurs sous contrat et les personnes ne possédant rien n’étaient pas représentés dans la Constitution, qui méconnaissait totalement leurs aspirations. « Le carnage macabre qui a lieu chaque jour dans le secteur industriel, les milliers de vies fichues, sacrifiées annuellement sur l’autel de la cupidité, le tribut de sang versé par le travail au capital n’inspirent aucun cri de vengeance et de réparation, » lisait-on dans un journal populaire. Comment peut-on dire qu’un homme opprimé physiquement et psychologiquement, qui travaille de quatorze à seize heures par jour, est libre ? Bien plus tard, ce mépris des besoins essentiels de l’homme – salaire et conditions de travail décents, environnement sain – s’est traduit, sous Reagan par exemple, par le « grand bond en arrière » en matière sociale et par l’obstruction des milieux d’affaires à toute législation environnementale, quitte à falsifier les rapports alarmants et à occulter les informations sensibles.

       Le complexe militaro-industriel illustre de manière particulièrement frappante la collusion entre le gouvernement et les intérêts privés. Les sommes phénoménales – des centaines de milliards de dollars – attribuées au budget de la Défense avaient été qualifiées dans un bon jour par le président Eisenhower de véritable « vol » contre les besoins vitaux de l’homme. Et ce alors même que le gigantesque arsenal américain n’est pas nécessaire militairement, le recours à la notion de sécurité nationale étant un « pur mensonge » selon Noam Chomsky (le général Colin Powell déclarait en 1991 : « Je suis à court de démons et de traîtres. Je dois me contenter de Castro et de Kim Il Sung. »), et sert surtout à entretenir l’image de puissance que l’Amérique veut donner d’elle-même à l’intérieur comme à l’étranger.

     Résultat de tout cela, l’inégalité croissante de la répartition des richesses entre riches et pauvres. Entre 1922 et 1929, les 0,1 % des familles qui occupaient le sommet de la pyramide gagnaient autant que les 42 % les plus pauvres. À la fin du XXe siècle, 1 % de la population possédait 33 % de la richesse nationale.

      Inextricablement liée à la première tendance comme l’effet à la cause, la deuxième est la constance de la contestation. Ainsi, malgré les menaces de mutilation et de mort, les Afro-Américains n’ont cessé de se rebeller pendant les deux siècles qu’a duré l’esclavage en Amérique du Nord. Suivirent le mouvement abolitionniste, les luttes pour les droits civiques, les grèves ouvrières (les dernières décennies du XIXe siècle furent marquées par des conflits sociaux particulièrement importants et durs, culminant en 1877 et 1886, l’année de la « grande révolte du travail »). Les ouvriers prirent conscience de leur force lorsqu’ils s’unissaient en recourant à la grève générale et aux occupations d’usines (« Les travailleurs sont plus puissants avec leurs mains dans les poches que tout l’argent des capitalistes. »), de l’efficacité des mouvements spontanés, plus grande que celle de l’action syndicale – leur force est davantage dans leur capacité de désorganisation que dans celle d’organisation. Dans les années 1960 se manifestèrent une révolte plus globale contre des conditions de vie oppressives, artificielles et jamais remises en question, le malaise plus général d’une société en mal de confiance ainsi qu’une hostilité à l’égard des autorités ayant pour origine la guerre du Vietnam, les mensonges et les atrocités commis par le gouvernement. Les sommes colossales affectées aux armes nucléaires provoquèrent une levée de bouclier. En 1982, la plus grande manifestation de l’histoire du pays eut lieu à New York : près d’un million de personnes réclamèrent la fin de la course aux armements.

        La contestation a systématiquement été réprimée par la violence aux É.-U.. La police, la Garde nationale et l’armée ont souvent ouvert le feu sur les manifestants et écrasé les grèves dans le sang. « Confrontées au désespoir, à la colère ou à la désaffection de la population, les autorités ont toujours eu la même réponse prévisible : construire de nouvelles prisons, enfermer plus de gens, exécuter plus de prisonniers. Et poursuivre ces politiques qui sont justement à l’origine du désespoir. » « Toujours plus dur, toujours plus bête, » commenta un criminologue.

On comprend que face à cette brutalité, les mouvements de contestation aboutissent la plupart du temps à un échec. En réaction et face à l’inaction du gouvernement, beaucoup de gens militèrent au sein de milliers d’associations ignorées des médias et incarnèrent une « culture d’opposition permanente » et une contre-culture de la solidarité dans ce « gigantesque paradis de la rapine, envahi par toutes les variétés de plantes vénéneuse qu’engendre la passion de l’argent » (Henry James). À noter le rôle majeur joué par les femmes dans toutes les formes de dissidence.

      Outre la répression, divers moyens permettent de désamorcer la contestation : l’ascenseur social et le mythe du loqueteux devenu milliardaire ; l’intégration d’un petit nombre de pauvres dans le système en leur accordant, toujours contraints et forcés, des avantages au compte-goutte, pour éviter l’explosion, créant ainsi une classe moyenne, une « garde prétorienne », servant de tampon entre les plus démunis et les dominants ; le détournement de l’attention du public vers les spectacles de divertissement ; et enfin la guerre extérieure, qui, outre sa fonction de moteur de l’économie, gomme les clivages sociaux et crée une communauté artificielle d’intérêt derrière l’unité nationale, et sa version domestique, la recherche de boucs émissaires, fruit empoisonné de la stratégie du diviser-pour-régner (Irlandais, Noirs, étranger, immigrés), les deux formes détournant le ressentiment de classe à l’égard des riches contre l’« ennemi ».

     Cela nous amène à la troisième tendance lourde de l’histoire des États-Unis : l’expansionnisme et l’impérialisme de leur politique étrangère. Le marché intérieur ne suffisant pas à absorber l’énorme production, tant industrielle qu’agricole, du pays, il dut dès lors se s’étendre vers l’extérieur pour l’écouler et éviter les crises de surproduction, fauteuses de guerre des classes. D’où la doctrine de la « destinée manifeste » des É.-U.. Cette politique étrangère se caractérise elle aussi par sa brutalité : soutien, par opportunisme, à des régimes dictatoriaux favorables aux intérêts étatsuniens (Somoza au Nicaragua, par exemple), élimination de gouvernements démocratiquement élus (Chili, Iran), manœuvres illégales de la CIA et guerres, comme celles des Philippines, qualifiée de « boucherie criminelle » par un témoin anglais. Les attaques aériennes sur les villes allemandes et japonaises au cours de la Deuxième Guerre mondiale furent « la plus abominable campagne de bombardements de civils jamais entreprise au cours d’une guerre ». Sept millions de tonnes de bombes ont été larguées sur le Vietnam – plus de deux fois la quantité de celles tombées sur l’Europe et l’Asie durant cette même guerre mondiale – et 75 000 tonnes sur la plaine des Jars au Laos. Les États-Unis ont refusé de se joindre à la centaine de pays qui ont interdit les mines antipersonnel et de mettre fin à la fabrication de bombes à fragmentation.

        Il faudrait maintenant parler de la quatrième tendance historique, le racisme, mais l’espace manque. Contentons-nous de remarquer qu’il n’est pas, dans l’histoire, de pays où il ait occupé une place plus importante. Malgré la guerre de Sécession, puis les lois sur les droits civiques et celles votées contre la ségrégation, dont les Noirs étaient la principale cible, le racisme continua de sévir : pendant les premières années du XXe siècle, période soi-disant « progressiste », des lynchages avaient lieu toutes les semaines ; dans les années 1960, les tribunaux persistaient à ne jamais protéger les Noirs et la moitié de la population noire vivait sous le seuil de pauvreté. À remarquer enfin que la haine raciale a été sciemment instrumentalisée comme exutoire à la frustration de classe et que les détenteurs du pouvoir se sont efforcés de le conserver en attisant les divisions et dirigeant la colère des citoyens sur des groupes vulnérables. 

       Pour finir, dégageons une dernière tendance : la constance avec laquelle les dirigeants (et les manuels scolaires) américains ont pratiqué le mensonge, n’ont pas tenu leurs engagements (tous les traités, sans exception, signés avec les Indiens, plus de quatre cents, ont été violés), ont été coutumiers des coups tordus, se sont montrés opportunistes. Et ont fait preuve d’une pieuse hypocrisie, notamment par le recours à la force armée en prétextant des objectifs humanitaires. Les Puritains, déjà, faisaient appel à la Bible pour justifier la colonisation : « Demande-moi et je te donnerai les nations pour héritage et les extrémités de la terre pour possession. » Au tournant du XIXe siècle, un sénateur déclarait lors de la guerre des Philippines : « Nous ne renoncerons pas à jouer notre rôle dans la mission civilisatrice à l’égard du monde que Dieu lui-même a confié à notre race. »

      Comme l’Europe a la fâcheuse habitude d’emboîter le pas à l’Amérique, cela laisse augurer des lendemains qui ne chantent guère, ainsi que le montre son glissement actuel vers l’extrême-droite. Ce qui rend le livre de Zinn tout à fait d’actualité pour nous.

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