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Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Varlam CHALAMOV

Récits de la Kolyma

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         « … j’ai des mots qui devraient être hurlés dans l’air désert où nul entendant ne les capterait ». (Macbeth, Acte IV, scène III Ross)

         La Kolyma est une région du nord-est de la Sibérie, où se trouvait une partie du système du goulag. Là-bas, la nature est complice de ceux qui y ont envoyé des millions de détenus. « Les montagnes, les rivières et les forêts n’étaient qu’un seul et même être, sinistre et hostile. » À la Kolyma, « les oiseaux ne chantent pas », « il n’y a pas de pluies tièdes au printemps pour transformer la vie, juste le lent travail destructeur d’un soleil tantôt glacial, tantôt brûlant ». Les matins d’hiver sont sans clarté, sans soleil et rien ne les distingue de la nuit, la nuit polaire « couleur lilas, pâle et désertique, dans cette lumière étrange, sans soleil, où les arbres n’ont pas d’ombre. » La réalité de la Kolyma « ressemble à un cauchemar, un songe monstrueux, » écrit Michel Heller, l’auteur de la Postface, mais là, le fantastique devient le quotidien même. Ce camp d’extermination stalinien fait immédiatement penser à l’enfer, mais l’enfer est le lieu où le Mal est châtié, alors que la Kolyma est le triomphe du Mal absolu. Sinistre rappel du « Arbeit Macht Frei » affiché au-dessus de l’entrée des camps de concentration nazis, à la Kolyma le panonceau portait le slogan « Le travail est affaire d’honneur, de gloire, de vaillance et d’héroïsme ».

         Pourquoi était-on condamné au goulag ? La première raison est qu’il fallait, à n’importe quel prix, alimenter la machine en main d’œuvre esclave, ce gigantesque complexe industriel et minier (mines d’or, de charbon et de cuivre dans le cas de la Kolyma) composé de milliers de camps. « Le Plan était un Moloch qui exigeait des sacrifices humains. » Tous les motifs étaient bons. « L’ampleur de l’imagination juridique de cette époque attend toujours son chantre, » écrit Chalamov. Un jeune paysan avait été condamné pour « abattage illégal du bétail », il avait égorgé l’unique brebis de la famille pour la nourrir ; deux fiancés l’avaient été pour propagande : ils avaient échangé des lettres et leur « organisation » ne comptait que deux personnes… Trois mandats d’amener à la milice valaient une condamnation. La « propagande contre-révolutionnaire » était très utilisée : « Dire du bien d’un auteur russe publié à l’étranger : dix ans. Dire que les queues pour acheter du savon liquide étaient trop longues : cinq ans. » On en vint même à arrêter les gens au hasard. Lors des interrogatoires, le prévenu se battait contre un fantôme, celui d’une force titanesque. […] Tout était terriblement réel, sauf “ l’affaire ” elle-même. » Mais tout était faux dans ces procès : l’accusation, les témoins, l’expertise… « seule la bassesse humaine était authentique ». « Le gouvernement se créait des ennemis imaginaires, avec lesquels il réglait ses comptes comme s’il s’était agi de vrais ennemis, les fusillant, les tuant, les faisant mourir de faim. La faux mortelle de Staline fauchait tout le monde sans distinction, tous ceux qui étaient voués à la liquidation selon des listes et un plan à réaliser. » Toujours par voie bureaucratique.       

         Le détenu, le zéka, avait deux ennemis mortels : d’abord le froid, un froid de – 50 à – 60° (à – 55°, température à laquelle les crachats gèlent avant d’atteindre le sol, les détenus étaient censés ne pas aller travailler), qui enlève toute possibilité de penser et transforme l’homme en bête sauvage, un froid qui gèle aussi l’âme. « Même de l’eau bouillante n’aurait pu réchauffer mon corps. Même une pelletée de charbons incandescents, même le feu de l’enfer n’aurait pu réchauffer l’intérieur de mon corps, » écrit Chalamov. Le deuxième ennemi mortel était la faim, la faim qui rend fou, une faim quotidienne de plusieurs années qui anéantit la volonté. Mais ce ne sont pas ses seuls ennemis : il y aussi le manque de sommeil, qui épuise plus que la faim, le travail inhumain, quatorze heures par jour, à manier le pic, la pelle ou la brouette sur le front de taille aurifère gelé.

         L’enfer c’est aussi les autres. En premier lieu, les surveillants, chefs d’équipe, chefs de brigade et autres petits chefs enhardis comme tous les faibles devenus forts et qui savent qu’ils ne risquent rien, bref « les innombrables supérieurs qui mangent la part des prisonniers et les dépouillent sans crainte, sans contrôle et sans vergogne », qui « obligent des squelettes vivants à travailler jusqu’à la mort ». On a l’impression que les pires, les plus méprisables sont aux commandes, des « parvenus vindicatifs » qui disposent d’un pouvoir absolu de vie et de mort sur les détenus. « L’ivresse que donne le pouvoir sur autrui, l’impunité, le sadisme, l’art de manier la carotte et le bâton, voilà l’échelle morale d’une carrière de chef. » Et puis il y a les truands, « droits communs » pour la plupart, considérés comme des « amis du peuple » qu’il fallait rééduquer et non châtier, contrairement aux « politiques », « ennemis du peuple », aux « caves ». Ils étaient comme chez eux, ne travaillaient pas, jouissaient de tous les privilèges et imposaient leur loi aux « crevards ». L’État les avait appelés à son secours pour exterminer physiquement les « politiques ». « Mes flancs, dit Chalamov, répondaient de tous les péchés du monde, j’étais devenu l’objet d’une vengeance autorisée ». Il avait le tort irréparable d’avoir été étiqueté « Trotkiste » et intellectuel. Chalamov démystifie la vision romantique du milieu. C’est un monde abject et répugnant, les truands ne sont pas des hommes et leur « souffle pestilentiel » corrompt tout ce qu’il y a d’humain dans l’homme. Leur force, ils la tirent de la certitude de savoir que « leurs victimes ne commettront jamais ni ne pourront même songer à commettre les actes qu’ils se font, eux, un plaisir de perpétrer, le cœur léger et l’âme tranquille, chaque jour, à chaque instant », dans l’absence de toute morale.    

         Quel est l’effet de tout cela ? La perte de l’humanité ; quatre-vingt-dix-neuf pour cent des détenus ne surmontaient pas cette épreuve terrible pour les forces morales. « Le camp est un lieu dans lequel des êtres sans morale – des bourreaux – ont créé des conditions contraignant à leur tour les victimes à abdiquer toute morale, » dit Heller. Confusion des valeurs : « Savoir voler, c’est la plus grande vertu du Nord, en commençant par le pain du voisin, » écrit Chalamov. Et aussi : « Tous les sentiments humains : l’amour, l’amitié, la jalousie, la charité, la probité, tous ces sentiments nous avaient quittés en même temps que la chair que nous avions perdue pendant notre famine prolongée. » Toute solidarité a disparu, le malheur n’unit pas, c’est chacun pour soi et on rit du malheur des autres, comme chez les Iks décrits par Colin Turnbull. « On procédait ici à une grande expérience de pourriture des âmes humaines. » On assistait à une régression vers l’animalité. « La volonté n’obéissait plus qu’à l’instinct – comme chez les bêtes sauvages. » Mais c’était « une insensibilité purement humaine », qui montrait à quel point l’homme avait dépassé la bête. La paralysie des sentiments – demeuraient en dernier la rage et la colère, « le sentiment le plus proche des os » – allait de pair avec un appauvrissement de la pensée et du langage, une vingtaine de mots. Enfin venait une indifférence totale pour ce que le sort leur réservait, dans un profond engourdissement du cerveau. « Peut-être étais-je condamné jusqu’à la fin de ma vie à grogner comme une bête au-dessus de mon écuelle de détenu et à ne penser qu’à des choses du camp. »

         Chalamov a vécu dans sa chair cette horreur pendant près de vingt ans au « pôle de la Haine ». « Au camp il se passe des choses dont un homme ne devrait jamais être témoin, » dit-il. Il a pourtant sacrifié au devoir de mémoire et a tenu à dénoncer les salopards dont il a subi les cruautés ou qu’il a vu à l’œuvre. La seule chose qui se perd dans son témoignage, « c’est le brouillard dans lequel se meut le prisonnier épuisé », probablement indicible ou incompréhensible pour ceux qui ne l’ont pas connu. Le miracle est que Chalamov ait survécu et se soit rappelé de tout cela après avoir touché le fond. « L’expérience carcérale de Chalamov fut plus amère et plus longue que la mienne, écrit Soljenitsyne, et je reconnais avec respect que c’est à lui, et non à moi, qu’il échut de toucher ce fond de sauvagerie et de désespoir vers lequel nous tirait tout le quotidien des camps. » Écrire, c’était aussi se libérer : « De nombreux événements et figures sont autant d’épines logées dans sa mémoire, et la douleur du souvenir contraint l’écrivain à y revenir encore et encore, » remarque Heller.

         Ce qui a sauvé Chalamov, c’est la volonté de se battre jusqu’au bout, ce sont aussi les marques d’humanité dont il a été témoin ou dont il a bénéficié, qu’il n’a jamais oubliées et qui lui ont permis de conserver, peut-être, la foi en l’homme. Et puis son ultime recours a été les poèmes dont il se rappelait.

         Son écriture est d’une extrême sobriété, dénuée de pathos. Ses récits, très divers, rappellent en un sens les nouvelles de Tchékhov. « En règle générale, la dernière phrase, concise, lapidaire, éclaire, tel un brusque coup de projecteur, l’événement dont l’horreur laisse comme aveuglé. » (Heller encore) Mais l’art de Chalamov transcende l’horreur et, dès les premières pages il nous prend aux tripes et ne nous lâche plus jusqu’à la dernière (la 1478ème). L’enfer transcendé par le miracle de l’indépendance d’esprit et de la capacité de création littéraire conservées en son sein même.

         Ce livre fait peur, car il montre que lorsque les choses se gâtent pour de bon, ce qui pourrait advenir dans un proche avenir, le « fragile vernis d’humanité » ne résiste pas longtemps.

 

Citations :

         – « Je n’ai jamais pu ni ne pourrais me forcer, de toute ma vie, à dire d’un salaud que c’était un honnête homme. Je pense qu’il vaut mieux carrément ne pas vivre s’il est impossible de parler avec les gens ou s’il faut dire le contraire de ce qu’on pense. »

– « Celui qui veut que les ombres

               Disparaissent et s’effacent,

               Celui qui ne veut pas de la répétition

               Ni de l’immensité sans bornes du chagrin,

               Celui-là doit s’aider lui-même

               Il doit d’une main puissante

               Écarter ce qui ne mène à rien. »

                                    Balmont

         – « Je vis selon un commandement important dans le style de l’Évangile : “ Tu ne donneras pas de leçon à ton prochain. ” Chaque destin est unique. Et toutes les recettes sont fausses. »

 

 

Andreï SINIAVSKI°

André-la-Poisse

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         André est affligé d’un bégaiement. La « fée-pédiatre » Dora Alexandrovna le délivre de son mal lorsqu’il a cinq ans. Mais, c’est un deal chelou, dit Iegor Gran, le fils d’Andreï Siniavski : « En échange d’une langue bien pendue et d’une aisance à l’écriture, elle l’écrase sous une double malédiction : non seulement il ne sera aimé de personne, mais, sans le vouloir, il causera le malheur d’autrui. Fallait être inconscient pour accepter. Seul un véritable écrivain, celui qui a la vocation qui démange, aurait plongé. » « Ignorant ce qu’est l’amour, je le sacrifiai, dit André lui-même. Renonçai au bien, à la gloire, à la fortune. À toute beauté sur terre. C’est ainsi que, sans le soupçonner, je me vendis au diable. En échange je parlai. Ma langue se délia. Dora Alexandrovna disparue, mon bégaiement s’en alla. »

         Les traits de sa personne inspiraient peu de sympathie et d’attrait. Il se dit qu’au pis-aller, il pourrait emménager dans un manuscrit, tant il était plus séduisant sur papier. Tout ce qu’il dit est en effet perçu de travers. « À croire que les paroles, ce don de Dieu, se scellaient d’une damnation éternelle aussitôt passées mes lèvres éloquentes. » Au cours d’une discussion entre étudiants à propos de chiens, Dora, pas la même, celle dont il s’est amouraché, « proféra une phrase musicale qu’elle fit traîner comme s’il s’était agi d’un passage sublime, inouï :

         — T’as toujours une saloperie en tête, Siniavski ! Toujours à te tortiller pour faire ton numéro. Jusqu’à ce chien que tu as choisi exprès pour sa perversité. Chien décadent ! Chien monstrueux ! Sur ses courtes pattes !… »

         Il cause indirectement la mort de ses frères. D’abord Nicolas, le cadet, qui avait fait Navale et était capitaine. « Tout est de ta faute ! C’est toi ! Toi qui a tué ton frère ! » l’accuse sa mère. « Depuis lors, quoi que je fasse, c’est mal. En définitive, on se retrouve coupable de tout. André-la-Poisse ! La-Poisse ! » Vient ensuite le tour de Paul, ingénieur agronome dans un kolkhoze, qui finit au goulag, accusé de « sabotage économique », à cause de propos inconsidérés tenus par André. Puis c’est Vassili, à qui la Seconde Guerre mondiale avait valu le grade de colonel. « Tel un ours dans des genévriers, il émettait par toute l’isba un souffle de braise que nous encaissions bouche bée. Ah ! ses ébrouements, ses ahans matinaux devant le lavabo, tandis qu’il se giflait les flancs et les omoplates ! Il emplissait de sa personne toute la moitié de l’isba qui nous revenait. » « … un messager du soviet rural, chevauchant un étalon furieux, m’empoigna par mon bonnet et, se penchant vers moi, me glissa dans la main un télégramme.

— Pour qui ? m’avisai-je de crier au paroxysme neigeux.

— Pour le colonel ! En personne ! Urgent ! Ça vient du chef-lieu ! me répondit la nuit. » Envoyé à la mort sur le front à la suite d’une confusion avec André…

Iakov, le quatrième frère, chirurgien émérite, « essayait toujours de m’entraîner dans des entretiens épineux sur des livres raffinés qu’on jugeait alors criminels, dont je ne voulais même pas qu’il me parlât, tant je craignais qu’une balourdise de ma part n’entraînât quelque nouveau malheur. À jouer son jeu, les aventures Bécassine elle-même pouvaient prendre un tour méconnaissable. » Mort d’un infarctus après avoir opéré André d’une péritonite diagnostiquée par erreur.

Quant à Vladimir, le cinquième frère, haut placé dans la hiérarchie – « sous son front réglementaire, un regard perpétuellement renfrogné, insaisissable, sans ombre d’intelligence. De ces visage qui ornent les tableaux officiels comme un mémento : surtout pas une pensée !… » – renversé par un camion alors qu’il courait à la poursuite d’André chassé prudemment par sa mère de son appartement princier pour le ramener.

Ces malheurs en cascade amènent André à s’interroger. Pourquoi adviennent-ils ? Alors qu’il ne veut que du bien aux gens, qu’il se décarcasse, le résultat est toujours contraire. Et de conclure : « Le mal n’est que le produit annexe d’un bien espéré… » Mais, « que faire lorsqu’on sait, non a posteriori, mais d’avance, que tout ce qu’on fait, compose ou pense, le sera de travers, en porte à faux. Qu’on sera démasqué, accusé ! Pareille chose pourrait-elle profiter à une vocation d’écrivain comme la mienne ? »

L’écriture de Siniavski, est alerte, rebondissante, caustique, inventive en diable, onirique et poétique. Ses écrits, « dans un style satirique, grotesque et fantastique », critiques du régime soviétique, publiés en France sous un pseudonyme – une première –, lui valent d’être arrêté, jugé et envoyé au goulag. Son procès, le premier grand procès politique de l’époque post-stalinienne, marque la fin du dégel initié par Khrouchtchev et la naissance de la dissidence en Union soviétique.

 

 

Léon TOLSTOϰ

Anna Karénine

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         Mal-aimée par son mari, un fonctionnaire froid et cynique, Anna se prendre d'une passion dévorante pour le jeune comte Vronski, qui lui rend son amour avec autant d'ardeur. Il sacrifie pour elle sa carrière militaire et sa vie mondaine, Anna se sépare de son mari et de son fils Serioja pour vivre avec lui. Considérée comme une « femme perdue », elle est rejetée de toutes parts alors que son seul désir était de vivre ; elle ne parvient pas à obtenir le divorce et à récupérer Serioja, et quand la passion de Vronski finit par se refroidir, il ne lui reste plus rien et elle se suicide.

         Anna, comme tous les autres personnages, est magistralement décrite, aussi bien son physique, son comportement que sa psychologie, par le narrateur ou au travers de ses pensées et de ses jeux de physionomie. La souplesse de ses mouvements, « son pas léger, décidé et rapide », « la fraîcheur et l'animation de son visage, qui transparaissait tantôt dans son sourire, tantôt dans son regard », étaient plus ceux d'une jeune fille qu'une femme du monde, mère d'un garçon de huit ans. Outre sa beauté, sa modestie, son naturel, son esprit, sa grâce, sa cordialité et sa droiture composent une personnalité particulièrement attachante. Son expression sérieuse et parfois mélancolique laisse cependant entrevoir « un monde supérieur d'intérêts poétiques et complexes », inaccessible. Mais son charme a quelque chose de terrible et cruel. Au début de sa liaison avec Vronski, « son visa rayonnait de la lueur terrible d'un incendie par une nuit sombre ». « Pendant huit ans, il [son mari] a étouffé tout ce qui en moi était vivant, pense Anna, il ne lui est jamais venu à l'idée que j'étais une femme vivante, que j'avais besoin d'amour. » Et la situation mensongère dans laquelle elle est enfermée par Karénine, soucieux de sauver les apparences d'une vie conjugale, lui est insupportable, et elle le quitte pour vivre avec son amant. Mais Anna, entre son amour pour Vronski et celui qu'elle voue à son fils, est prise dans une situation cornélienne qui l'empêche d'être pleinement satisfaite, même si elle croit toucher au bonheur. Lorsqu'elle croira à l'éloignement de son amant, elle passera par des alternances d'espoir et de désespoir, de jalousie et d'élans passionnés. Plongée dans le plus profond désarroi, ses derniers moments sont pathétiques. « Pourquoi ne pas éteindre la lumière lorsqu'il n'y a plus rien à regarder, lorsque tout vous semble abject ? » Et elle l'éteint en se jetant sous un train.

         En contrepoint de la passion destructrice d'Anna et Vronski, à l'autre extrémité du spectre, on assiste à la construction harmonieuse d'une famille par Levine, propriétaire terrien attaché à son domaine et à la vie campagnarde, et la jeune princesse Kitty, dont la relation est aussi proche que possible de l'idylle. « [Levine] était heureux, mais tout autrement qu'il l'avait imaginé. À chaque pas, il rencontrait des désillusions, mais aussi des enchantements imprévus. »

         En toile de fond, les mœurs de l'aristocratie russe du XIXe siècle, à laquelle appartiennent tous les personnages, aristocratie corsetée dans les préjugés et les convenances, et aussi les relations avec les moujiks. Cela donne lieu à quelques réflexions de critique sociale, liées notamment à l'un des chevaux de bataille de Tolstoï : l'importance de l'agriculture, qu'il a accusé les Bolchéviques de sacrifier au profit de l'industrie. « … la pauvreté de la Russie était due non seulement à l'injuste répartition des propriétés et à une fausse direction, mais aussi à l'introduction artificielle de la civilisation européenne, et, en particulier, aux voies de communication, aux chemins de fer qui avaient entraîné la concentration dans les villes, le développement du luxe et, en conséquence, le développement de l'industrie du crédit et de son compagnon la spéculation, au détriment de l'agriculture. »

         Le récit est marqué par une tension extrême et ponctué d'envolées métaphysiques, comme cette trouée « dans la vie ordinaire qui laissait apparaître quelque chose de supérieur. L'événement en train de s'accomplir était pénible, torturant, et l'âme, à contempler cet événement supérieur, s'envolait à des hauteurs inaccessibles qu'elle n'avait auparavant jamais soupçonnées et où la raison ne pouvait pas la suivre. »

         Noté cette formule : « des visages pauvres d'expression, avec un faux air d'originalité » – type particulièrement répandu de nos jours.

 

 

Iouri TYNIAKOV

La mort du Vazir-Mouktar

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        Dans un style elliptique novateur, Tyniakov retrace les derniers jours d’Alexandre Griboïedov, auteur Du malheur d’avoir trop d’esprit, assassiné au Caucase où il avait été envoyé en ambassade. Griboïedov trouve sa place dans un volume de la Pléiade aux côtés de Pouchkine et de Lermontov, morts eux aussi de façon dramatique, au cours d’un duel.

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