top of page

Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

Dino BUZZATI

Le K

***

                                    

        Une cinquante de nouvelles inspirées de la vie quotidienne – plus rarement des contes ou des fables – dans lesquelles Dino Buzzati lâche la bride à son imagination débordante et alterne humour et réalisme pathétique. C’est remarquablement bien écrit. On y retrouve les thèmes qui lui sont chers : fuite du temps, illusion d’avoir encore une longue route à parcourir, regret dramatique de n’avoir guère su mettre à profit les années enfuies (central dans le Désert des Tartares : l’homme use sa vie à poursuivre des chimères, « tout entiers à l’espoir de la minute à venir », et quand il en prend conscience il est trop tard, la mort l’appelle et le baisser de rideau est proche), vanité tout court et vanité des entreprises humaines, tourments de l’amour et aussi justice compensatoire immanente (« Nous marchons sur un terrain miné par nos désordres, notre égoïsme. À chaque pas nous pouvons être engloutis par les gouffres qu’ont creusés nos vices, » dit avec pertinence François Livi, l’auteur de la postface). Buzzati dérape aisément vers le fantastique et l’absurde kafkaïens, le « fourmillement métaphysique de chaque jour », séparés de la réalité quotidienne par une frontière plus facile à franchir qu’on le croit. La vie citadine vire rapidement à l’enfer : solitude, cruauté, pulsions de violence, mouvement frénétique qui dissout l’homme dans l’anonymat de la foule : « … dans cette immense coupe de lumière [celle de la métropole] des hommes s’agitaient, ces pauvres microbes, talonnés par le galop du temps. L’épouvantable, l’orgueilleuse machine qu’ils avaient eux-mêmes construite tournait en les broyant et ils ne fuyaient pas, au contraire, ils se bousculaient pour se jeter au plus profond des engrenages. »

        François Livi conclut avec brio : « Le K [est] un livre qui apprend au lecteur l’art difficile de déchiffrer le vaste et incompréhensible journal du monde. Le fantastique est un instrument d’optique qui corrige notre myopie. Et l’humour évite, tout simplement, que le drame de l’existence ne tourne à la tragédie. »

 

 

Carlo Emilio GADDA°

Eros et Priape

De la fureur aux cendres

***

                

         « Tour à tour elliptique ou prolixe, archaïsant ou inventif, fulgurant ou ressasseur, rare ou trivial, poignant ou désopilant, badin démolisseur ou moraliste sentencieux, tel se présente Gadda en 1967 et dans la discontinuité de son expressionnisme macaronique à travers Eros e Priapo, » écrit le traducteur (qui, totalement imprégné du style de l'auteur, a réussi un tour de force). Dans ce pamphlet virulent, Gadda, ce virtuose de la langue, donne libre cours à sa verve vengeresse et vomit le dégoût que lui inspirent Mussolini, ses séides et les diverses manifestation du fascisme. Mussolini, le mandibuleux, le « Priapus Optimus Maximus à badigoinces protubérantes », « le Fabulateur, l'Eructeur des inepties et conneries emphatiques qui dégoulinèrent d'un balcon vingt-trois ans durant : sur les maigres épaules des pauvres gens en sueur, flicardement convoqués aux maudits parvis, aux rostres de prochaines déconfitures, dressés aux acclamations obligatoires. » Mussolini, le « magnanime distributeur de lois arbitraires, ou de l'argent et du sang qui n'étaient pas siens ». L'écœurent aussi ses zélateurs, « bande de bateleurs extrovertis », ces « narcissistes-corneilles » décidés à « anoblir leur croupion en le pavoisant à l'entour de plumes pavonnières ». « La morgue des phrases lapidaires : de la tronche impérative. L'ivresse des dissociés psychiques mise en bouteille et capsulée dans les formules et les apophtegmes imbéciles. Le grand tonnerre patriotard, à la tribune : et dans le privé le vocabulaire de la gargote et du lupanar. » Ne sont pas épargnées non plus les Sophonisbes patriotardes à l'âme « frelatée et postiche », qui « comme elles crurent au Seigneur en stuc, crurent au Pantin, au Néantpensant », au « génie tutélaire d'Ytalie – qu'il ruina en revanche, qu'il réduisit en cendres et à un degré rare de dégoûtation –, lui qui nous avait appris à être des zommes ». Chez elles, « nulle charité vraie envers leurs proches, nulle épargne du sang fraternel : lequel est le souci premier, le plus saint, de quiconque prétend aimer sa patrie », mais seulement « une âcre jubilation et du corps et de l'âme à l'idée que la fleur de notre jeunesse allait à la guerre se faire bousiller en hommage à elles et à leurs chichis ». Écœuré aussi qu'il est Gadda par « la totale démence d'un populo frénétisé : qui prêtait ses jeunes chairs, ses muscles et ses torses bombés pour la parade, à tous les mimes impériaux du funèbre mariole ».

         L'acte de conscience nécessaire auquel Gadda veut parvenir implique « une analyse de la malice humaine qui soit la plus pénétrante possible », de « ces façons et ces procédés obscurs, ou enchevêtrés et tortillés, de l'être, qui ressortissent à la zone où l'erreur se déguise en pensée : ces pulsions animales pour ne pas dire bestiales », que Platon localisait dans les tripes. Et d'annoncer la couleur : « “ La cause du délit ”, c'est-à-dire les mobiles troubles qui ont constitué pour la bande euphorique la pulsion première vers une série d'actions criminelles, est une cause non exclusivement mais principalement “ érotique ” », au sens large, « bas prurit, à savoir lubido (sic) de possession, de commandement, d'exhibition, de nourriture, de femelles, de vêtements, d'argent, de terres, de confort et de loisirs : nullement sublimée par un mobile éthico-politique, par de l'humanité ou par une charité vraie, par un sentiment artistique et humaniste, et moins encore par un souci d'investigation critique. (…) Eros, dans ses formes inconscientes et animales, dans ses aspects inférieurs, et non dans ses versions sublimées et anoblies, a dominé la scène. » Il conclut : « Malheur à qui exploite ce mécanisme sacré [celui de la sublimation] – qui joue son jeu rare entre nature et ethos, entre lubido et mœurs, entre égolâtrie et loi morale – dans le but indigne d'assurer des salaires à la camorra en place et d'asseoir son despotisme. À qui se sert consciemment de l'inexpérience débile des gars pour insuffler dans leur âme le germe de la grandiloquence, l'esprit de la prévarication insolente et applaudie, le flatulent courage d'être à mille contre un : le courage des escouadasses en accordant aux escouadasses la rémission préventive du délit de chamboulement des lares (violation de domicile), des pillages, des avanies, des horions, des bagarres, des meurtres justifiés au nom du “salut de la patrie, de la société ”. (…) Quiconque se présente dans la vie avec la présomption d'occuper à soi seul la scène hideuse de l'agora et d'y jouer les histrions en long et en large comme un grand âne fort velu des oreilles, quiconque est entraîné à pareille arrogance par la démesure de son autoérotie, il finit, celui-là, à nuire aux siens et parfois à soi-même. » Mussolini a fini suspendu à un croc de boucher.

 

 

Elsa MORANTE

Mensonge et sortilège

*** 1/2

                                                       

         C’est l’histoire déchirante de la pauvre petite Elisa. Elle vécut dans une atmosphère délirante de haine et de mensonge, et on comprend qu’elle ait voulu exorciser ses démons en retraçant la chronique triste et véridique, dit-elle, de sa famille et en racontant sa pitoyable enfance. Les femmes, plus confites en religion et superstition que les hommes, en proie à leurs chimères, à leurs illusions, à la crainte de la damnation, au sentiment du péché et à leurs passions, sombrent dans une sorte de démence. « [Sa mère] voulait se tromper elle-même, et se leurrer et s’éprendre d’une fiction, délirant à la suite des inventions de son propre cerveau. […] Dans ces contrées de l’illusion […] ces vapeurs lunaires et vagabondes sont les seules divinités de mon épopée familiale » Les hommes, eux, plus volontiers mécréants et rebelles, pris à leurs propres affabulations, comme beaucoup de Méridionaux, trompent les autres en même temps qu’eux-mêmes et tombent dans la déchéance. « C’est un fait que Teodoro [son père] était capable de s’exalter sur ses défaites comme il le faisait dans le passé sur ses révoltes ; il solennisait même sa dégradation, et tel les animaux qui ingénument savourent le sang de leurs blessures, il savourait le goût de sa déchéance. […] Beaucoup de ces récits étaient inventés et tous modifiés et enluminés par son imagination, […] il lui était impossible de raconter un événement quelconque sans y ajouter quelque chose de son cru. […] Tous ses beaux dons, il les gaspillait jour après jour en bavardages, en phrases et en aventures éphémères. » Et tout est nimbé de secret, d’énigme, de rêve, de transfiguration de la réalité et de non-dits. « J’entendais résonner une révélation sibylline des mystères auxquels ma mère était appelée durant ses veilles, » dit Elisa.

         Il y a dans la peinture des personnages, à la fois cruels et pitoyables, une extraordinaire acuité de traits dans le mélange idiosyncratique de leurs qualités et de leurs défauts. Et Morante nous fait plonger dans les mœurs aristocratiques et paysannes de l’Italie du Sud. Magnifiquement écrit (et traduit).

 

 

Elio VITTORINI°

Erica,

suivi de La Garibaldienne et Les filles de joie

*** 1/2

                           

         Quand Erica était petite, tout ce qui existe la faisait exulter et ses terreurs, ce n'était pas les loups et les ogres, mais de s'éveiller dans un monde où il manque quelque chose. Sa mère est partie rejoindre son père en quête de travail et l'a laissé s'occuper de sa sœur cadette et de son petit frère. À quatorze ans, Erica est une adolescente sensible et candide, ordonnée et sage. Arrivée au dernier degré de la misère, sa petite famille menacée par la faim et le froid, elle refuse toujours de dépendre de la charité d'autrui et le choix qui s'offre à elle pour subvenir à leurs besoins est limité…  Pathétique histoire, bien que drôle parfois, comme ce passage d'une lettre écrite à sa mère : « Elle [Lucrezia, sa sœur] a passé [son rhume] à la poule, on dirait, car depuis ce jour-là, la poule éternue et ne pond un œuf qu'une fois tous les trois jours. Maintenant aussi, elle ne veut plus manger les restes que je lui donne, ni pâtes ni miettes, elle veut seulement manger des mouches. Et moi j'ai beaucoup à faire pour en attraper, leur arracher les ailes et les lui jeter. Je les lui jette et elle les fait disparaître de l'air pendant qu'elles tombent et elle ferme les yeux et éternue. (…) Et je pense que peut-être elle n'est pas du tout enrhumée, et que si elle éternue, c'est seulement parce qu'elle a mauvais caractère comme on peut le voir à ses yeux rouges quand elle s'élance avec son long cou vorace pour dévorer les pauvres mouches. En dedans, elle a le feu comme une diablesse, de son bec à sa queue. (…) Je suis convaincue que c'est une méchante bête et une hypocrite qui veut en faire le moins possible. »

         La Garibaldienne, une riche baronne, prend sous son aile un jeune bersaglier rencontré dans le train. Mais est-elle ce qu'elle prétend être ? Les rumeurs entendues des balcons nuitamment permettent d'en douter. Autre drame de la misère qui frappe les bandes itinérantes de moissonneurs à la recherche de travail. Dans Les filles de joie, on voit là encore que les apparences sont trompeuses et les effets du dénuement.

         Trois petits bijoux.

bottom of page