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Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026

Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *

ARISTOPHANE

Les Oiseaux

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         Lassés par l’esprit de chicane qui règne à Athènes, dominée par les Kissengraissakoudlang, Ralliecopain et son acolyte, Belespoir, quittent la ville et vont proposer à la gent ailée de fonder une cité idéale, vite nommée Coucouville-les Nuées, où elle pourrait reprendre le sceptre aux dieux et régner sur les humains en les comblant de tous les bienfaits possibles, notamment en les charmant par leurs chants. Dans une langue très rabelaisienne, Aristophane nous livre cette farce joyeuse qui n’a pas pris une ride, grâce en partie aux efforts du traducteur, Victor-Henry Debidour, qui a réussi à transmuer les références culturelles par trop obscures et à bien rendre les calembours et autres jeux de mots.

 

 

Pierre JUDET DE LA COMBE°

Quand les dieux rodaient sur la terre

***

                                               

           Le temps où les dieux rodaient sur la terre, c’est celui où ils partageaient la vie des humains, mangeaient et couchaient avec eux, la haute Antiquité antérieure à la séparation des dieux et des mortels, avant ce banquet fatal où Prométhée provoqua la colère de Zeus en tentant de le tromper, avant qu’Aphrodite, honteuse d’avoir couché avec le bel Anchise, eut cessé d’envoyer les dieux et les déesses s’unir à des mortels. À partir de ce moment-là, si les habitants de l’Olympe continuent d’intervenir dans la vie de tous les jours, les humains ne les voient plus, ne les rencontrent plus. Ils ne se fréquentent plus. Pour imaginer les dieux, les mortels ne disposent plus que d’innombrables images et récits.

         Quelle était la fonction des mythes et des tragédies où les personnages divins étaient représentés ? Ces vieilles histoires parlaient encore à tous parce que les êtres, dieux et héros, qui les animaient n’étaient pas des puissances anonymes, abstraites, hors sol. On pouvait s’adresser à eux – alors qu’il était impossible de le faire avec les principes élémentaires mis en avant par les philosophes, comme l’air ou l’eau –, leur parler, voire les enguirlander, on pouvait les interroger et ils répondaient. Évoquer, répéter leur nom permettait de domestiquer ce monde étonnant et insaisissable, de le maîtriser un peu et de s’en protéger. Selon Giambattista Vico déjà, les fables des Anciens ne sont pas des inventions tordues d’esprit encore peu éclairés, mais le moyen de construire un rapport profond avec le monde envahissant et souvent angoissant qui nous entoure, d’affirmer une prise de distance, une liberté.

           Ces récits anciens ne suivent pas un trajet linéaire ; ils sont versatiles, pleins d’éblouissants caprices ; ce qui compte, c’est la fin, présentée comme un destin. Avant celle-ci, le narrateur a la liberté de faire varier l’intrigue à sa fantaisie, ce qui explique la diversité des versions. Comme la tragédie, ces grands poèmes offraient la possibilité de voir comment les dieux réagissaient face aux imprévus propres à l’histoire, comment ils les surmontaient ou non ; ils apparaissaient, agissaient, parlaient, se disputaient en direct devant tout le monde. Art d’illusion, le théâtre révélait un monde hors norme, au-delà du bien et du mal, avec à la clé un effet cathartique. Et plus les dieux se montraient cruels envers les mortels, plus ils s’amusaient de nous, plus cela avait pour vertu d’aiguiser l’intelligence, la liberté d’esprit, l’habileté de ces derniers. En mettant en scène des personnages pleins d’idées grossières, affligeantes de banalité et de bassesse, des idées bêtes et méchantes, la tragédie pouvait aussi faire surgir le désastre qui s’abattait sur ce type ridicule persuadé d’être détenteur d’une sagesse absolue, inébranlable.

           Quel était le modus vivendi des dieux et des déesses ? Avant tout, ils étaient omniprésents, tournaient sans cesse autour des mortels, hantaient leurs maisons, leurs champs, les bois, les étangs, l’océan, et aussi leur esprit. Ils habitaient le monde dans son intégralité, ils étaient même LE monde. Tout était divin, y compris ce que nous considérons comme des idées ou des expériences humaines, telles que la paix, la justice, l’amour, la folie ou les maladies. Ils étaient souvent hybrides, réunissaient des contraires ; sujets à des sautes d’humeur, comme Artémis, ils pouvaient vouloir à la fois une chose et son contraire. Ils ne connaissaient pas de limite et, dans leur domaine propre, étaient libres de faire ce qu’ils voulaient. (Ils avaient souvent la capacité de se métamorphoser à leur guise, comme cet Argonaute, fils de Poséidon, qui pouvait même se changer en mouche, ce qui lui fut fatal.) Cela ne les empêchait pas, à force de se montrer semblables aux humains, de connaître l’échec, ce qui, avec leurs autres défauts, les rendait crédibles. Ils avaient pourtant la sagesse, en tant qu’éléments les plus forts, d’intégrer l’élément déclaré plus faible. Enfin, ils acceptaient que les devins révèlent leurs intentions, mais seulement de manière confuse et sibylline, ce qui fait que les humains, perplexes, avaient toujours besoin des dieux.

           Tout cela donne un aperçu de la mentalité des Grecs. Chez eux, aussi importante que soit la place occupée par les dieux dans leur vie, il n’y a pas de piété dévote, et donc pas de blasphème. Les dieux seront toujours les plus forts, mais rire d’eux procure un peu de répit. D’ailleurs, ça les réjouit, les dieux, ils adorent ça. Une pensée profonde est bien ancrée dans l’esprit grec : le lumineux, la beauté du monde visible ont leur origine dans cette zone obscure, limite lointaine et ambiguë, cachée sur les rives extrêmes de l’Océan : la splendeur naît de l’ombre. Par ailleurs, pour un Grec, la connaissance directe des choses était la condition de la vérité : il fallait avoir vu en personne ce dont on parlait. Cette présence matérielle, cette corporéité, était pour Spengler le « Grande idée » de l’Antiquité, ce qui expliquait, par exemple, la primauté de la sculpture en matière artistique – alors que la peinture a permis de mieux satisfaire l’aspiration à l’infini de l’Occident.

          Nous faisons la connaissance des grands noms de l’Olympe, et c’est à chaque fois l’occasion d’en tirer une leçon encore valable pour notre temps. Cela commence opportunément par Prométhée, qui, en apportant aux humains le feu dérobé aux dieux, leur a donné davantage de liberté vis-à-vis de la nature. Pour se venger du vol du feu, Zeus envoie sur terre la femme, sous la forme de Pandore, « un haut piège sans remède pour les hommes », dit Hésiode, crainte d’autant plus justifiée que Pandore avait lâché sur l’humanité tous les maux possibles et imaginables en ouvrant sa fameuse boîte. « La survie par le feu et la sexualité sont désormais possibles, avec tous les dangers que cela comporte, » commente Judet.

           On assiste aux origines du monde, avec Chaos, qui en fait n’est pas chaotique mais un grand vide, la sympathique et généreuse Gaïa, Terre, et Érôs, l’amour, le désir, ce dieu qui nous domine tous et met en mouvement les choses. Le dieu Ciel, fils de Terre, couche avec sa mère – qui d’autre ? – et lui fait des enfants, mais refuse qu’ils voient le jour pour qu’ils ne viennent pas le gêner. Heureusement que Cronos, le fils cadet, châtre son père et l’empêche d’engendrer davantage ; Ciel s’éloigne définitivement de Terre, libérant ainsi un grand espace où la vie pourra se développer librement. Si ce n’est que Cronos avait aussi la fâcheuse habitude d’avaler ses enfants…

           Zeus, son dernier fils, qui avait échappé à l’avalement grâce à la ruse de sa mère, Rhéia, oblige Cronos à régurgiter ses frères et sœurs précédemment avalés. S’ensuit une guerre longue et terrible entre la génération de Zeus et les Titans, les partisans de Cronos, dont Zeus sort vainqueur. Il met fin aux querelles intergénérationnelles incessantes. Son coup de génie est d’avoir instauré un partage équitable des domaines attribués aux dieux et aux déesses – la terre et le mont Olympe sont exclus du partage et restent communs à tous. Chacun a sa part, pas plus, pas moins. Et il veille au respect de ce partage et à ce que chacun n’outrepasse pas ses prérogatives par un excès d’appétit « titanesque ». Avec l’instauration de cet ordre politique bien établi, le risque était qu’il se fige. Zeus y remédie en maintenant Hécate, maîtresse de la fortune et de l’infortune des mortels, dans ses privilèges. Par ailleurs, il contracte de multiples mariages, qu’on pourrait qualifier « de raison » avec diverses déesses, dont les enfants apporteront le changement. La première était Métis, l’Intelligence, qu’il a d’ailleurs avalé pour ne pas courir le risque que ses enfants, plus futés que lui, ne le supplantent, mais il a bien soin de l’avaler tout rond pour qu’elle continue de vivre en lui et de lui prodiguer ses conseils.

             Héra, son épouse légitime, cantonnée dans le rôle de l’éternelle rabat-joie, avait pourtant bien des raisons de se plaindre des innombrables aventures de son divin époux avec des mortelles. Avec elle tout va changer. Son influence montre que le pouvoir ne peut être exercé par un seul, aussi « jupitérien » soit-il.

         Héra engendre, entre autres, Dionysos, le Bacchus des Romains, le dieu du vin, de la tragédie mais aussi du rire de la comédie, insaisissable en raison de ses apparences multiples et inattendues, qui arrachait les humains à leur pensée routinière, les invitait à accepter l’imprévu et à s’ouvrir à la nouveauté.

           Il faudrait aussi parler des Muses, qui connaissaient et se souvenaient de tout, descendaient parfois de l’Olympe pour choisir un homme ou une femme et l’obliger à devenir poète. Normalement, elles étaient invisibles, « couvertes de brume », et enregistraient les événements pour que les poètes puissent les chanter. Il faudrait encore parler des autres dieux, mais la place manque : de Déméter, créée rien que pour nous, les humains, dont le rôle principal était de faire pousser le blé et dont la fille Perséphone, fut enlevée par Hadès, le dieu des Enfers. De Poséidon l’Ébranleur, aux immenses pouvoirs, qui secoue le monde depuis les profondeurs, terre et mer. D’Athéna, déesse de la technique, restée résolument vierge, sortie de la boîte crânienne de Zeus, fendue d’un coup de hache à sa demande par Hépaïstos, Athéna qui « se dressa sur le haut du crâne de son père et hurla dans un immense cri de guerre », et par la suite mit en fuite le géant Ancélade en lui lançant dessus un gros morceau de terre, la Sicile tout entière, rien de moins. D’Apollon, « le voyou magnifique », ambigu, à la fois charmant et cruel, éconduit par Daphné que, de dépit, il transforma en laurier, devenue sa plante fétiche. D’Hermès, « fourbe et rusé », dieu du commerce et des voleurs (c’est significatif…), le messager par excellence, que les âmes suivaient avec des « petits cris », comme des chauves-souris Odyssée). D’Orphée, le chanteur enchanteur. De Phèdre, l’épouse de Thésée, repoussée par « ce petit con » d’Hippolyte, dit l’auteure de la Postface. De Médée à propos de qui Judée s’écrie : « C’est incroyable ! Inoui ! Les femmes de Corinthe acceptent qu’une femme étrangère humiliée tue leur roi et sa fille ! Elles acceptent que, pour l’honneur d’une femme, l’ordre politique soit renversé, détruit. Et cela parce qu’une barbare a su employer l’arme le plus grecque qu’on puisse imaginer, la force du discours, l’argumentation claire. La liberté de parole était le cœur de la cité grecque, elle était sa règle fondamentale. Ici, à Corinthe, elle sert à subvertir l’ordre public. La cause des femmes triomphe. »

Il faudrait aussi parler de la famille de Tantale, maudite par les dieux parce qu’il se croyait tout permis et à cause des actes de ses membres, tellement contre nature (manger son fils, par exemple), qu’écœuré Zeus inversa le cours du Soleil. À la troisième génération, celle d’Agamemnon et Ménélas, cela aboutit, à cause de la belle Hélène, à la guerre de Troie.

Helléniste et philologue, Pierre Judet de la Combe, domine à fond son sujet et évolue comme un poisson dans l’eau des mythes. Il a le grand mérite de leur donner vie, de donner chair et sang à leurs personnages. Avec humour, il nous permet d’accéder à ce monde fantasque, d’une inventivité folle et, par les citations tirées des poèmes et des tragédies, il met en évidence la haute puissance d’expression de l’Antiquité et la force de sa poésie. À preuve, le chœur des Érinyes en colère (Eschyle, Les Euménides) :

 

         Ah ! Sur cette terre-là,

         mon cœur crache le poison,

         un poison fort comme la douleur, gouttes infécondes

         sur le sol. En germera la lèpre, sans feuilles, sans enfants.

         Ô Justice ! Justice ! Courant sur la plaine,

         elle jettera sur le pays la gangrène, ruine des hommes.

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