Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
John FANTE
Bandini
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L'entrée dans l'adolescence d'Arturo Bandini, alter ego de Fante, au milieu de sa famille. Son père, Svevo, impulsif, emporté, jurant et braillard, « souvent infect, parfois grand », dit Philippe Garnier, réduit au chômage par l'hiver du Colorado, qui l'empêche d'exercer son métier de maçon et le submerge de soucis d'argent. Sa mère, petit bout de femme craintive, victime née, confite en religion, qui ne cessait d'égrener son rosaire. August, son frère cadet, cul bénit, et Federico, le garnement de benjamin. Sans compter les apparitions épisodiques de l'exécrable grand-mère maternelle. Quant à Arturo, grande gueule et vantard, chapardeur sur les bords, en dehors de ses démêlés avec les péchés (mais « quasiment certain de ne pas aller en enfer après sa mort. Pour deux raisons : un, le confessionnal ; deux, parce qu'il était excellent sprinter » et trouverait ainsi toujours un prêtre pour lui donner l'extrême-onction), c'est un fan de base-ball, amoureux fou de Rosa, sa camarade de classe, qui ne le lui rend pas. La maison, malgré sa pauvreté, est cependant le foyer où règne une « douce et merveilleuse chaleur », mais aussi le théâtre où s'exprime le jeu des émotions, les sentiments à l'état brut, avec les excès et le feu typiquement italiens, où l'amour se change vite en détestation, et vice versa. Poésie et humour alternent avec le drame. La xénophobie endémique aux États-Unis, qui a marqué Fante, exacerbait la fierté d'être italien, sans pour autant apaiser le désir de s'intégrer pleinement à la société américaine et empêcher d'être fasciné par sa richesse.
Harper LEE°
Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur
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Jean Louise Finch, dite « Scout », nous raconte trois ans de son enfance, entre six et neuf ans, aux alentours de 1935, à Maycomb, petite ville de l’Alabama, en compagnie de son frère Jem, de quatre ans son aîné. La vie était lente. « La journée semblait durer plus de vingt-quatre heures. On ne se pressait pas, car on n’avait nulle part où aller, rien à acheter et pas d’argent à dépenser, rien à voir au-delà des limites du comté de Maycomb. » Les effets de la crise de 29 se font encore cruellement sentir et la pauvreté règne aux É.-U., surtout dans le Sud et les campagnes. « Il y avait des grèves avec occupation d’usine à Birmingham ; dans les villes, les queues devant les soupes populaires s’allongeaient de jour en jour ; dans les campagnes, la population ne cessait de s’appauvrir, » mais ces événements restaient éloignés du monde des deux enfants Finch. Scout était malheureuse à l’école : « Je n’arrivais pas à croire que ce que l’État avait en tête pour moi était douze années d’ennui mortel. » Heureusement, les vacances sont égayées par la présence de Dill, un garçon de leur âge, imaginatif, hypersensible (personnage probablement inspiré de Truman Capote, avec qui Harper Lee a passé une partie de son enfance). « Il savait calculer à la vitesse de l’éclair mais il préférait son propre monde crépusculaire, un monde où les bébés dormaient en attendant d’être cueillis comme les lis du matin. »
Leur père, Atticus Finch, avocat renommé pour sa probité, est commis d’office à la défense de Tom Robinson, un Noir de vingt-cinq ans, chargé de famille, droit et serviable, accusé de viol par une jeune fille et son père, Bob Ewell, qui est le sale type du coin. Cette nomination, acceptée par Atticus, est mal perçue par une grande partie de la communauté locale, et il est accusé d’être l’« ami des nègres ». Scout et Jem entendent des propos de ce genre et diverses insanités. Atticus prépare une défense solide, propre à prouver l’innocence de Tom Robinson, mais néanmoins il tempère l’optimisme de Jem : « Dans nos tribunaux, quand c’est la parole d’un homme blanc contre celle d’un Noir, c’est toujours le Blanc qui gagne. C’est affreux à dire, mais c’est comme ça. »
Scout est spontanée, franche, intrépide, bagarreuse – c’est un vrai garçon manqué – intelligente et précoce. L’impression de précocité qu’elle donne est accentuée par le fait qu’on ne sait pas très bien parfois qui parle, elle entre six et neuf ans, ou la narratrice, elle-même vingt-cinq ans plus tard. Mais cette précocité, bien réelle, tient en partie à ce que son père s’est toujours adressé à elle comme à une adulte, sans rien cacher ni déguiser. L’éducation qu’il lui a dispensée est un mélange de fermeté et de douceur, qui interdit tout compromis avec le respect d’autrui et avec le respect de soi. À propos de sa nomination d’office qu’il ne pouvait refuser sous peine de ne plus pouvoir marcher la tête haute, il dit : « Avant de vivre en paix avec les autres, je dois vivre en paix avec moi-même. La seule chose qui ne doive pas céder à la loi de la majorité est la conscience de l’individu. » Ce père a tout à la fois de fortes exigences morales et le mépris des conventions sociales lorsqu’elles contredisent sa morale. Scout suivra son exemple en s’inspirant de sa compassion, de son ouverture d’esprit et de son courage (il va monter la garde nuitamment devant la prison pour empêcher le lynchage de Tom.) L’oiseau moqueur est donc un roman d’éducation, mais c’est aussi un roman initiatique en ce sens que Scout et Jem doivent traverser des épreuves, en particulier le procès de Tom, point culminant du récit, qui auront raison de leur innocence et de leurs illusions.
Harper Lee brosse un tableau éloquent de la vie dans le Sud au cours des années 1930. C’était un mode de vie particulier, opposé à celui des Yankees, fait de langueur et de respect des coutumes et des bonnes manières, mais aussi pétri de préjugés. C’était une société tournée vers le passé, que son conservatisme, ses codes désuets, la rigidité de sa hiérarchie sociale condamnaient souvent à la dégénérescence, notamment par consanguinité. C’était une société de l’enfermement, celui des Noirs par la ségrégation, celui des Blancs par leurs partis pris.
Lors de la publication du livre, cent ans après l’abolition de l’esclavage, les choses n’ont guère changé entre les années trente décrites par Harper Lee, et les années soixante, au plus fort du combat des Noirs pour les droits civils : les mentalités racistes persistent sous une forme subtile, alors qu’avant elles s’exprimaient en toute bonne conscience et imprégnaient les esprits, et que la ségrégation régnait encore de manière absolue. On présupposait que tous les Noirs, mentaient, qu’ils étaient tous fondamentalement des êtres immoraux et représentaient tous un danger pour les femmes blanches. Et quand on a une seule goutte de sang noir, on devient tout noir, Dit Jem.
Harper Lee dénonce aussi les préjugés suscités par la bigoterie, le fanatisme religieux et ses excès (ceux des baptistes laveurs de pieds, par exemple, qui croient que tout plaisir est un péché), ainsi que le décalage entre la prétention d’incarner des valeurs chrétiennes et la réalité. « Dans ce petit milieu, la religion est instrumentalisée pour justifier le racisme, la morale la plus étroite et l’absence totale, non seulement de charité, mais de la plus élémentaire courtoisie, écrit l’auteure du livret pédagogique. Le roman montre combien la religion, malgré son étymologie, peut en définitive empêcher la communication entre les êtres humains. » Miss Maudie, double féminin d’Atticus, dit : « Il y a des gens qui sont si préoccupés par l’autre monde qu’ils n’ont jamais appris à vivre dans celui-ci. »
« La seule chose que je puisse faire en ce monde, compte tenu de ce que sont les gens, c’est rire, » remarque Dill. C’est aussi ce que fait Harper Lee et son livre est plein d’humour. La dénonciation des barrières maintenues entre les classes et les sexes se fait par le recours à la dérision, et aussi par la différence entre la perception qu’en ont les adultes, qui les jugent intangibles, et celle qu’en ont les enfants dans leur innocence.
Après la publication de L’oiseau moqueur, Harper Lee a commenté : « J’ai dit tout ce que j’avais à dire » et elle n’a plus écrit pendant un demi-siècle, jusqu’à la publication surprise d’un deuxième livre en 2015, un an avant sa mort. L’oiseau moqueur a remporté un franc succès, il est vite devenu un livre culte, vendu dans le monde à plus de trente millions d’exemplaires au début des années 2000. Il possède la rare vertu de concilier légèreté et poids.
L’oiseau moqueur symbolise l’innocence dans le Sud des É.-U, raison pour laquelle c’est un péché de le tuer, d’où le titre du livre. Il est appelé mime polyglotte en Europe à cause de sa capacité d’imiter plus de vingt chants d’autres oiseaux, ainsi que des sons divers, comme les klaxons de voiture.
Herman MELVILLE
Bartleby
Les Îles enchantées
Le Campanile
*** / ** / *
Face à l’augmentation de la masse de travail pesant sur son étude, un homme de loi de Wall Street, le narrateur, engage un nouveau scribe, Bartleby. Celui-ci s’acquitte scrupuleusement de sa tâche, jusqu’au jour où son patron lui demande d’effectuer un travail supplémentaire et se voit opposer une fin de non-recevoir. « J’aimerais mieux pas » (I would prefer not to), formule lapidaire que, impavide, Bartleby répètera maintes fois, jusqu’à refuser de faire quoi que ce soit – tout en élisant domicile dans les bureaux qu’il s’obstine à ne pas vouloir quitter. Ce comportement excentrique inexplicable et mystérieux suscite alternativement désarroi, exaspération, colère, ressentiment, inquiétude, pitié chez l’homme de loi désarmé. Bartleby est-il un simple original, un misanthrope, une créature démunie un peu dérangée, un « intolérable incube » ? N’est-il pas plutôt le précurseur de tous les refus ? Sa résistance passive, ce non-faire, est révolutionnaire. Son abstention, son renoncement finiraient par gangrener tout le système s’ils se généralisaient. Mais Bartleby, comme tous ceux qui s’écartent des conventions et font dissidence, est complètement isolé. Pour que le boycott produise son effet – sur le rythme de travail, la consommation, les technologies nouvelles nocives, etc. – l’union est nécessaire. Tout est dit avec beaucoup d’humour, mais la solitude totale du scribe et sa fin attristent.
La description des Îles enchantées est dantesque. Ces îles, les Galápagos, semblent a priori mal nommées car elles évoquent plus l’enfer que le paradis : « Ce n’est pas tant un archipel d’îles que des volcans éteints ; une image du monde tel qu’il apparaîtrait après une conflagration punitive. Il est douteux qu’aucun lieu sur terre puisse atteindre au degré de désolation de cet archipel. » Mais « enchantées » est à prendre dans le sens d’« ensorcelées »… En exergue d’une des « Esquisses » qui composent la nouvelle (et en lien avec Bartleby) :
Demeurons affranchis de toute occupation
Et laissons ces vassaux de basse vocation
Besogner et trimer sans fin sur cette terre
Pour n’avoir pas l’esprit de vivre sans rien faire.
Et en exergue du Campanile :
Le monde est apoplectique à force d’ambition effrénée ; et l’apoplexie finit mal.
En cherchant à conquérir une plus grande liberté, l’homme ne fait qu’étendre l’empire de la nécessité.
Upton SINCLAIR
La Jungle
*** 1/2
Jurgis, jeune immigrant lituanien, vigoureux, ardent et plein d’illusions, arrive avec sa famille et sa fiancée, Ona, à Chicago, fief du Trust de la Viande, « incarnation d’une cupidité aveugle et insensible […] monstre dont les mille gueules avides dévoraient tout, dont les mille sabots piétinaient tout […] un ogre, l’esprit du capitalisme fait chair ». Il trouve à s’employer aux abattoirs, ne tarde pas à déchanter et à se retrouver dans le troupeau de miséreux, esclaves de ce trust, qui vivent « sous le joug de la nécessité », à la limite de la survie. Le moindre accident ou revers risque de les faire basculer du côté de la famine. « Leur pauvre vie est donc ainsi faite que jamais ils ne pouvaient profiter d’un moment de répit ou espérer échapper, ne serait-ce qu’un instant, à leurs obsédants soucis d’argent. À peine s’étaient-ils sortis, comme par miracle d’un mauvais pas, qu’une autre difficulté surgissait. À leurs épreuves physiques s’ajoutait donc une tension nerveuse incessante : à longueur de jour, et même de nuit parfois, ils étaient assaillis de craintes, dévorés d’angoisse. »
Ce livre est un véritable brûlot, une charge implacable contre le capitalisme sauvage. Description dantesque des abattoirs, des conditions de travail et des cadences infernales qui y règnent, où les travailleurs ne sont que les pièces jetables de cette énorme machine industrielle à broyer les vies, de ce système pourri générateur de fraudes, tromperies, arnaques, immoralité et délinquance.
Excellemment écrit et traduit, dans un style vivant qui interpelle le lecteur, non dénué d’un humour discret – comme dans la description pleine de drôlerie de la pauvre noce endiablée de Jurgis et Ona – ou sarcastique.
John STEINBECK
Tortilla Flat
***
Tortilla Flat, comme le nom ne l’indique pas, c’est le quartier haut de Monterey, habité par les paisanos. Et un paisano, « c’est un mélange de sangs espagnol, indien, mexicain, avec des assortiments caucasiens. Ses ancêtres vivent en Californie depuis cent ou deux cents ans. […] Son teint de pipe en écume de mer soigneusement culottée, il l’attribue aux ardeurs du soleil. » À Tortilla Flat, l’échange monétaire est moins pratiqué que le troc, et la principale fonction de l’argent est d’acheter des galons de vin. Comme on se laisse vivre sans souci du lendemain et qu’on ne travaille pas beaucoup ni souvent – du moins Danny et ses amis, à la fois Chevaliers de la Table Ronde et bande de bras cassés –, on mijote de menus larcins et des petites combines en se la jouant philanthropique, moyens préférés de se procurer sa subsistance. Danny vient d’hériter de deux maisons, une louée à ses amis qui ne lui paient jamais le loyer (qu’il ne leur réclame d’ailleurs pas) et y mettent le feu par inadvertance. Tous se retrouvent dans l’autre maison, où ils peuvent se livrer sans frein au plaisir de se la couler douce, de vivre avec le moins possible et de cultiver l’amitié – moins de biens, plus de liens. « Ils demeuraient assis autour du poêle, les larmes aux yeux et leur amour réciproque avait atteint un niveau presque intolérable. […] Ils s’assemblaient pour juger leurs semblables, non selon la morale mais selon l’intérêt suscité. Toutes les bonnes histoires étaient précieusement gardées pour être racontées à ce moment-là. Les grands papillons bruns volaient vers le rosier, s’asseyaient sur les roses, battaient lentement des ailes, comme pour pomper le miel. »
Légèreté et humour.
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