Les comptes rendus de lecture de livres dont l'auteur est marqué d'un ° seront publiés dans le tome II du Petit Guide de lecture à paraitre en 2026
Les livres sont évalués sur une échelle de 1 à 4 astérisques *
Françoise ARMENGAUD
Mémoires de Dame Pelote, chatte de Michel de Montaigne
***
Dame Pelote a l’insigne privilège d’être la compagne de Montaigne dans la Bibliothèque en rotonde de sa tour d’ivoire. Sa fonction officielle consiste, aidée de ses deux fils, Montbeleau et Beauminon, à protéger les livres bien-aimés de Michel de « la dent des rats, rates, ratons, ratouillets et autres rongeuses bestioles de la gent souricière ». Mais Dame Pelote n’est pas seulement gardienne de ce précieux trésor ; elle est aussi la confidente à qui Montaigne dispense ses « conférences et conversations », soit qu’il lui lise des passages d’un livre ou manuscrit, soit qu’il lui expose les sages idées et philosophiques réflexions qui lui viennent à l’esprit en marchant de long en large dans la pièce – car, comme Nietzsche, « ses pensées dorment, prétend-il, s’il les assied. Son esprit ne va pas seul, il lui faut l’agitation des jambes ! » À certains moments de ses lectures, il apostrophe vivement sa chatte :
« Écoute ça, Pelote.
Ou bien :
– Pelote, qu’est-ce que tu penses de ça ? »
Et Michel d’ajouter : « Ma douce Pelote, je sais bien que tu n’y peux entendre mie de tout ce que je te baille là… Mais plus me plaît ta ronronnante écoute, ô ma Pelote au musequin damoiselet, que dix doctes sorbonnicoles ». « C’est là que je dois me pincer le gras de la patte et me retenir pour ne pas bondir et miauler bien haut que j’ai tout compris ! » confie Dame Pelote, tenue qu’elle est de respecter le Serment de silence qu’ont fait les chats sur leur compréhension du langage humain. Et plus d’une fois, elle a été « à deux coussinets de faillir ». Elle se contente de miâ soigneusement modulés pour signifier son approbation ou de bâiller pour exprimer ses critiques. Elle souscrit pleinement, par exemple, à certaines des maximes que Michel a fait peindre en majuscules (et en latin) sur les poutres du plafond de la bibliothèque : « LE BOUT DE LA SCIENCE POUR L’HOMME, C’EST DE PRENDRE LES CHOSES COMME ELLES SONT, SANS SE SOUCIER DU RESTE » ou « TOTALE INDÉPENDANCE, VOILÀ LE VRAI PLAISIR », qu’on dirait « écrit exprès pour nous les chats ». Mais de manière générale, elle est tout à fait d’accord avec la philosophie de Michel, qui est son art de vivre (« une esjouissance constante, la plus expresse marque de sagesse »), « car il est ce qu’il y a de mieux en fait d’humain », dit-elle, et même « l’humain le plus chat » qu’elle est jamais connu, à tel point qu’elle se demande parfois s’il ne l’a pas tout simplement copiée.
Citation en exergue :
– Mon général, est-ce que vous savez ne rien faire ?
– Demandez au chat. Nous faisons des réussites et des promenades ensemble. Personne ne s’impose aisément une discipline d’oisiveté, mais c’est indispensable. La vie n’est pas le travail. Travailler rend fou.
Malraux interrogeant de Gaulle
Le Miroir des limbes
Louis-Ferdinand CÉLINE°
Voyage au bout de la nuit
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À la relecture du Voyage après une quarantaine d'années, toujours aussi époustouflé par la verve prodigieuse de Céline, son souffle délirant. Écœuré par la boucherie de 14-18, cet « abattoir international », il en restera « marqué à la tête et pour toujours » bien qu'il ait pu « sauver ses tripes ». « La torture du régiment continuait alors sous une forme nocturne, à tâtons dans les ruelles bossues du village sans lumière et sans visage, à plier sous des sacs plus lourds que des hommes, d'une grange inconnue vers l'autre, engueulés, menacés, de l'une à l'autre, hagards, sans espoir décidemment de finir autrement que dans la menace, le purin et le dégoût d'être torturés, dupés jusqu'au sang par une horde de fous vicieux devenus incapables soudain d'autre chose, autant qu'ils étaient, que de tuer et d'être étripés sans savoir pourquoi. (…) Quand le moment du monde à l'envers est venu et que c'est être fou de demander pourquoi on vous assassine, il devient évident qu'on passe pour fou à peu de frais. (…) Ahuris par la guerre, nous étions devenus fous dans un autre genre : la peur, » qu'on ne soigne pas.
Il n'aura de cesse de dénoncer la folie des hommes, souvent avec un humour décapant, et en gardera une angoisse permanente, une lucidité amère et cynique. C'est pourquoi, dit-il, ma tête « est devenue si difficile à tranquilliser avec ses idées dedans ». « Moi j'étais parti dans une direction d'inquiétude. On prend doucement son rôle et son destin au sérieux sans s'en rendre bien compte et puis quand on se retourne il est bien trop tard pour en changer. On est devenu tout inquiet et c'est entendu pour toujours. (…) La plupart des gens ne meurent qu'au dernier moment ; d'autres commencent et s'y prennent vingt ans d'avance et parfois d'avantage. Ce sont les malheureux de la terre. (…) Les hommes y tiennent à leurs sales souvenirs, à tous leurs malheurs et on ne peut les en faire sortir. Ça leur occupe l'âme. » Des citadins, il dit : « Dans le bruit d'eux-mêmes ils n'entendent rien. » Et ailleurs : « Les êtres vont d'une comédie à l'autre. Entre-temps la pièce n'est pas montée, ils n'en discernent pas encore les contours, leur rôle propice, alors ils restent là les bras ballants, devant l'événement, les instincts repliés comme un parapluie, branlochants d'incohérence, réduits à eux-mêmes, c'est-à-dire à rien. (…) Mais on n'a pas encore acquis la force de sagesse qu'il faudrait pour s'arrêter pile sur la route du temps, et puis d'abord si on s'arrêtait on ne saurait quoi faire non plus sans cette folie d'avancer qu'on possède et qu'on admire depuis toute sa jeunesse. » Il fait dire à l'un de ses camarades soldats : « Ce monde n'est qu'une immense entreprise à se foutre du monde. » Parlant d'une femme : « On ne monte pas dans la vie, on descend. Elle pouvait plus descendre jusque-là où j'étais moi… Il y avait trop de nuit pour elle autour de moi. »
Sa vision du monde est trop noire pour être réellement sincère. Il le reconnait d'ailleurs tacitement quand il écrit : « On a honte de ne pas être plus riche en cœur et en tout et aussi d'avoir jugé quand même l'humanité plus basse qu'elle n'est vraiment au fond. » Et quand il se montre sensible à la bonté de certains êtres, par exemple, Alcide, ce capitaine de la Coloniale resté volontairement à son poste dans l'enfer de la jungle africaine pour subvenir aux besoins d'une nièce orpheline, ou Maggy, la prostituée de Detroit au grand cœur. Mais il ne peut pas s'empêcher de vitupérer, ce cynisme est son fonds de commerce.
C'est aussi ce qui pourrait expliquer le « mystère Céline », celui d'une telle intelligence qui s'est commise au déballage antisémite haineux de Bagatelle pour un massacre et ce que soupçonne Emmanuel Mounier : « Céline est-il un sceptique qui s'amuse ou un obsédé soumis à son délire ? Il semble qu'emporté par la vigueur de son invective il ne soit plus maître de contrôler sa pensée, de considérer ses responsabilités, ni de se refuser au mensonge. » C'est également ce que croit Gide : « Céline excelle dans l'invective. Il s'accroche à n'importe quoi. La juiverie n'est ici qu'un prétexte qu'il a choisi le plus épais possible, le plus trivial, le plus reconnu, celui qui se moque le plus volontiers des nuances, les exagérations les plus énormes, le moindre souci de l'équité, le plus intempérant laisser-aller de la plume. Et Céline n'est jamais meilleur que quand il est le moins mesuré. (…) Certains lecteurs pourront trouver malséant un jeu littéraire qui risque, la bêtise aidant, de tirer au tragique. (…) S'il fallait voir dans Bagatelle pour un massacre autre chose qu'un jeu, Céline, en dépit de tout son génie, serait sans excuse de remuer les passions banales avec ce cynisme et cette désinvolte légèreté. » Oui, mais il est des jeux dangereux et abjects dont on fait mieux de s'abstenir de jouer.
Citations intéressantes sur la folie et l'excès :
– « Un fou, ce n'est que les idées ordinaires d'un homme mais bien enfermées dans une tête. Le monde n'y passe pas à travers sa tête et ça suffit. (…) Rien n'est plus grave que la conviction exagérée. »
– « Retenez bien ceci Ferdinand, ce qui est le commencement de la fin c'est le manque de mesure ! La façon dont elle a commencé la grande débandade, je suis bien placé pour vous le raconter… (c'est Baryton, directeur d'un hôpital psychiatrique, qui parle) Par les fantaisies de la mesure que ça a commencé. (…) La bête ? Une grosse tête qui marche comme elle veut. »
Jean DUTOURD°
Les horreurs de l'amour
*** 1/2
C'est l'histoire d'une « descente aux enfers par inadvertance », celle des amours d'Édouard Roberti, cinquante-deux ans, marié, père de famille et député, et de Solange Mignot, vingt-cinq ans, sténodactylo, dont la liaison se termine par une tragédie.
Mais avant d'entrer dans le vif du sujet, il convient d'abord de dire quelques mots de la forme novatrice du roman, celle d'une longue conversation entre deux amis, LUI et MOI (Jean Dutourd). Partis le matin du Jardin des Plantes, ils cheminent jusqu'au Bois de Boulogne, où, après un copieux dîner, ils poursuivent leur dialogue toute la nuit, assis sur un banc devant le lac. « LUI » a un talent consommé de narrateur, mais aucune disposition pour l'écriture. Connaissant les protagonistes, il a été témoin du drame. C'est un fin observateur, doué de la « faculté monstrueuse de passer les êtres aux rayons X », comme dit J. D., d'« entendre ce qui n'est pas dit », de « voir ce qui ne se montre pas », pour qui les détails les plus insignifiants sont révélateurs. Selon lui, « l'une des missions du poète : saisir la vérité des êtres qui se mentent à eux-mêmes. » (« Voir l'envers de leur âme, » dit pour sa part J. D.) « Moi » note mentalement ce que lui dit son ami en vue d'écrire ensuite le roman, qui en fait s'élabore sous nos yeux au fil des pages. Contrairement à LUI, il estime que « l'affaire des artistes ne consiste pas à retracer la vie dans tous ses méandres, mais à en donner des résumés significatifs, où la poésie remplace les détails, où l'invisible vous saute aux yeux sans qu'il soit même besoin de l'exprimer » et « qu'il existe une sorte de tissu conjonctif de la vie qui n'a aucune valeur, qui ne mérite nullement d'être retenu par l'art », tissu composé de « pensées médiocres, sentiments minuscules, d'un foisonnement de velléités, de décisions, d'hésitations, d'habitudes ». « Les artistes ne montrent jamais la vie telle qu'elle est parce que ce serait insoutenablement ennuyeux. (…) Il faut faire plus vrai que le vrai… avec un mètre cube de vie tu obtiens, après l'alchimie indispensable, un millimètre cube d'art. » Ainsi, les deux amis se donnent la réplique, se critiquent ou abondent dans le même sens, se contredisent ou tombent d'accord, et forment à eux deux un écrivain digne d'éloge. En tout cas, LUI compte sur son ami pour manier les mots, pour faire de cette histoire une œuvre d'art, c'est-à-dire quelque chose de beau d'abord, et ensuite d'universellement instructif, tâche difficile car « le langage a de la peine à suivre les mouvements ondulatoires, reptiliens, amiboïdes de l'âme ». Et J. D. va tenter de faire « un roman d'amour moderne, autrement dit un inventaire aussi complet que possible de l'amour au cours de la seconde moitié du XXe siècle ».
Édouard Roberti a encore un physique avantageux, des yeux de velours derrière ses lunettes, la bouche ironique « toujours en représentation ». C'est un caractère complexe, difficile à cerner, à la fois nerveux et froid, infatué, fuyant et tortueux, dissimulé, prudent et indécis, avare de ses sentiments, resté jusqu'au bout « à fleur d'âme ». Il aimerait tout embrasser, désireux d'« être à la fois le fol amant de Solange Mignot et le sage époux d'Agnès ». « Un médiocre avec des parties basses logées dans un esprit assez brillant, » mais plutôt snob intellectuel se piquant d'être amateur de beauté, que vraiment cultivé. Il se fie uniquement à sa raison, sans « ce grain de folie, levain de la pâte humaine ». Il fait des bêtises par excès de raisonnement et sera victime de sa vanité.
Solange Mignot est jolie fille, fraîche. Toute droiture et franchise, rêveuse, romantique et placide. Issue d'un milieu modeste, elle était ignorante, mais nullement bornée ou sotte. Dans ses lettres, où elle met une petite musique délicate et légère, aisée et spirituelle, elle se révèle à la fois naïve et fine.
Elle a croisé Roberti chez son patron et pendant deux ans, sans le revoir, elle a conçu pour lui un amour platonique démesuré. Lorsqu'ils se rencontreront pour de bon, elle lui tombera dans les bras et Roberti la révélera à sa sensualité. Au début, il la voit uniquement par commodité en se persuadant qu'il ne l'aime pas, mais il ne prévoyait pas que la soumission sans bornes, le dévouement absolu de Solange allait l'enchaîner complètement. L'accord physique crée des liens longtemps invisibles, mais si forts qu'« un beau jour on se réveille complètement ligoté ». Solange finira par se lasser d'être sur un terrain mouvant où l'amour s'enlise constamment ; face à l'insensibilité de Roberti, son amour décroîtra lentement, sans qu'elle s'en aperçoive et veuille en convenir, jusqu'à ce que la décristallisation accomplisse son œuvre, tandis que le mensonge à soi-même de Roberti s'écaillera peu à peu, mais il maintiendra cette fiction jusqu'au bout, jusqu'à ce qu'il soit trop tard, ce qui l'empêchera de voir les drames à temps et de les éviter. « N'être plus rien pour quelqu'un dont on était tout est un tourment de choix. » L'amour le rendra alors fou, dans la mesure où il devient une idée fixe. Et mènera au crime. Bonne illustration de la vie, suite d'occasions manquées.
Au-delà des amours de Roberti et de Solange, LUI a voulu « raconter le destin d'un homme, la joie et la souffrance, le Bien et le Mal, l'univers qui pèse sur les créatures comme un couvercle, les innombrables volontés qui se traversent ou s'épaulent : cette espèce d'incertitude de la vie, où rien n'est tout à fait vrai ni tout à fait faux, où tout est cote mal taillée, approximation, tâtonnement, expédient, où rien ne réussit jamais complètement ni ne rate de façon irrémédiable. »
Note sur les goûts littéraires de Dutourd : je suis bien d'accord avec lui quand il dit que Joyce est aux trois quarts illisible et « pour le quart restant plein de fanfreluches irlandaises » (sauf dans les Gens de Dublin, selon moi); je ne le suis pas quand il met dans le même sac réprobateur, d'une part Gide, d'autre part Huxley et Jules Romains, dont Contrepoint et Les hommes de bonne volonté ont pourtant plus d'un point commun avec Les Horreurs de l'amour, ne serait-ce que par la profondeur, la minutie et l'acuité de l'exploration du cœur humain.
Paul Léautaud
Journal littéraire
(1926-11 août 1927)
***
Au fil de la lecture du Journal, on a déjà eu le temps de se faire une bonne idée du caractère de Léautaud. Le portrait que brosse de lui Rouveyre lui agrée et le résume bien : « … écrivain libre, vivant dans son coin, écrivant ce qui lui plaît d’écrire, ne demandant rien à personne, ne cédant rien de sa personnalité, ne pensant pas au succès, même fort négligent sur ce point, aussi peu avide d’argent que de réclame, et que de publier des volumes ». « Au fond, dit-il, c’est mon malheur de toute ma vie : je ne suis jamais grisé de rien » … sauf apparemment des « délicieuses séances » polissonnes avec « sa chère amie », la Panthère. « Je n’ai même plus le plaisir de la flânerie, comme autrefois. Il me faut rentrer chez moi, chargé de deux sacs fort lourds, provisions pour ma ménagerie. Quelle vie je me suis faite ! »
Épris comme il est du style désinvolte, rapide, sensible, en un mot, vivant, il stigmatise le « dévoiement poétique » de Hugo et adhère à ce que disait Sainte-Beuve de son manque de goût, son « enflure » et son « cabotinage ». À propos de Huysmans, « j’ai expliqué qu’à mon goût, c’est la preuve d’une bien grande médiocrité littéraire, cette recherche du vocable rare, ce culte de l’épithète, du style bizarre, etc. Et la fin de Huysmans, cet homme atteint d’une maladie affreuse, vivant dans les plus grandes souffrances, et demandant humblement à Dieu d’autres souffrances encore ! Cela touche à l’imbécilité. » Ailleurs, il traite Duhamel de « bâcleur de livres évangéliques ». Il est toujours aussi ironique et a la dent aussi dure, témoin aussi ce jugement : « Ce pauvre Bertaut est justement un de ces muets auxquels je pense quand je parle d’écrivains qui ont beaucoup écrit pour ne rien dire. Il fait profiter Barthou de ce talent remarquable. » À propos de Léon Daudet, il s’étonne : « Comment se peut-il qu’un homme à l’âme aussi basse puisse avoir autant de talent, ou avec autant de talent peut-il avoir l’âme aussi basse ? » Question qu’on s’est posée plus tard sur Céline. En train d’écrire une notice sur Apollinaire : « Voilà un autre poète que Valéry [alors au sommet de sa notoriété], et que bien d’autres. Il y a très souvent chez Apollinaire, la poésie même. Chez Valéry, il n’y a jamais que de la versification. »
Il n’est pas dupe de toute la bêtise civique et la duperie patriotique. « Autre saleté vue en passant : la tombe du soldat inconnu sous l’Arc de Triomphe. Bon peuple, et je l’entends de tous les pays, qu’il est facile de te bourrer le crâne. Tu vas au-devant et les farceurs ont beau jeu. […] nous parlons du pétrin dans lequel nous a mis la guerre et on devrait bien le faire payer aux gens qui trouvaient toujours qu’on en faisait pas assez et qui parlaient sans cesse de pousser encore la guerre plus loin, en restant bien tranquilles chez eux. […] Et l’homme [certainement Clémenceau] qui a amené tout cela par son sot et étroit nationalisme, son esprit de revanche imbécile, sa vanité d’homme politique, continue à aller et venir bien tranquille, et plus d’un million d’hommes (pour ne parler que des Français), sont sous la terre à cause de lui. Quelle honte et que les hommes sont bêtes. » Suivent (pp. 1811-4) d’intéressantes considérations politiques sur la Grande Guerre et ses suites. L’ambassadeur Cambon, un homme remarquable, selon Davray, agent du gouvernement français auprès du gouvernement anglais pendant la guerre, « est mort de chagrin d’avoir trouvé en Clémenceau ministre un homme borné, ignorant, têtu, grossier, ne voyant rien des vrais intérêts de son pays et fermé à tous les avis et conseils fondés qu’on voulait lui donner. […] La France n’a été représentée que par des incapables : Clémenceau comme Poincaré, Tardieu comme d’autres. »
Léautaud rencontre de tels gens et tous les écrivains célèbres de son temps, à la NRF, au Mercure, au coin de la rue : Valéry, Gide, R. Martin du Gard, Cocteau… Un jour, Gide de retour de son voyage au Tchad : « Je lui dis qu’il a dû voir de belles choses. Il me répond qu’il a surtout vu des choses tristes, et que le travail et les méthodes et les résultats de la prétendue civilisation ne sont pas jolis ni gais à voir de près. » Et puis on se retrouve à nouveau dans les coulisses du monde littéraire et journalistiques, ses combines, ses compromissions, ses ménagements, le goût de la publicité.
Passages répétitifs et fastidieux sur ses démêlés avec Maurice Martin du Gard et les Nouvelles Littéraires ainsi que sur le caractère changeant, tantôt adorable, tantôt odieux, de « sa chère amie ».
Roger MARTIN DU GARD
Les Thibault
*** 1/2
Martin du Gard brosse un tableau de la France du début du XXe siècle en retraçant le parcours des deux frères Thibault, aux caractères antithétiques bien campés par l’auteur : tous deux décidés, volontaires, intelligents, mais Antoine, l’aîné, homme d’action et de décision, réfléchi, opiniâtre, bien dans sa peau de bourgeois, et Jacques, le cadet, idéaliste, rebelle, sensible, passionné et impétueux. « Le plaisir, chez Antoine, s’accompagnait presque toujours d’une contrainte, parce que la gravité de son attitude refusait toute issue aux expansions joyeuses. » Quant à Jacques, il avait tous les caractères typiques de l’adolescence : « fougue, excessivité, pudeur, audace et timidité, et le goût des abstractions, et l’horreur des demi-mesures ». Le premier suit sa voie, la médecine, sans se poser de questions ; le second rue dans les brancards. À l’approche du conflit, Martin du Gard se livre à un réquisitoire en règle contre la guerre au travers de Jacques, pacifiste inconditionnel et violemment antimilitariste (« L’armée, chancre qui se nourrit de la substance d’une nation. ») Il a une vision lucide de la politique et de l’état d’esprit qui régnait à la veille de la « danse macabre » et, en témoin de son temps, décrit bien l’« engrenage diabolique » mis en branle par les jeux des alliances, les considérations de prestige, d’amour-propre et d’honneur des gens et des nations, qui empêchent d’entreprendre les actions décisives nécessaires à sauvegarder la paix et provoquent un « infernal envoûtement » : train lancé à pleine vitesse que plus personne ne maîtrise et ne peut arrêter. Le Roi Lear : « Maudite soit l’époque où le troupeau des aveugles est sous la conduite d’une poignée de fous… » (À noter qu’on assiste actuellement à la même course à l’abîme et au même enfumage médiatique avec le changement climatique.) Morts poignantes.
Le style de Martin du Gard est clair, efficace et sobre, à l’image de l’auteur, qui a toujours fui l’artifice de la vie littéraire. Son écriture possède cependant une grande puissance évocatrice, comme en témoigne ce passage : « Le bondissement d’un rapide, noir et troué de feux, passa comme un cataclysme, soulevant tout ce qui pouvait voler, entraînant avec lui jusqu’à l’air respirable. Puis le silence se rétablit très vite. Et, tout à coup, au-dessus d’eux, le nasillement grêle et harcelant d’un timbre électrique annonça l’express. » Ou celui-ci, conclusion de l’agonie titanesque de Thibault père : « Dressé sur l’oreiller, grandi soudain, en pleine lumière, M. Thibault, avec sa mentonnière dont les deux coques ridicules s’érigeaient en cornes sur sa tête, avait pris l’aspect théâtral et mystérieux d’un personnage légendaire. » Vérité des comportements, des psychologies et des sentiments dont l’analyse juste est souvent inattendue en raison même de cette justesse et se rapproche à l’occasion de la technique du « courant de conscience » sans en avoir le côté fastidieux et abscons. On a parfois l’impression d’avoir déjà observé certains traits de caractère bien dessinés, comme celui-ci : « Dans son regard brillait à perpétuité une lueur joyeuse, presque martiale ; mais, dans cette assurance, il y avait quelque chose d’artificiel, comme une volonté préméditée d’être fort, d’être satisfait, en dépit de tout, par principe, par hygiène. » Regard critique, même d’Antoine, sur la bourgeoisie bien-pensante et réactionnaire de l’époque (incarnée par son père), ses mœurs et ses préjugés. Quant à la critique du capitalisme, elle n’a rien perdu de sa pertinence, mais le capitalisme, alors jugé moribond, est toujours debout un siècle plus tard ! « Ces réformes-là, elles peuvent atténuer certains effets du mal ; elles ne s’attaquent jamais aux causes ! Et c’est naturel : les réformateurs, si bien intentionnés qu’on les suppose, sont en fait, solidaires de cette politique, de cette économie, qu’il s’agirait justement de combattre et de remplacer. On en peut pas demander au capitalisme de se détruire lui-même, en sapant ses propres assises ! Quand il se trouve par trop acculé aux désordres qu’il a créés, il emprunte aux idées socialistes [de nos jours, écologiques] quelques réformes devenues indispensables… Mais, c’est tout. »
Belle définition de l’idéal donnée par Jacques : « Mêler du grand aux plus humbles choses terrestres ; faire grand tout ce qu’on fait. »
Sur la vérité : « La seule attitude raisonnable, la seule qui ne déçoive pas – c’est la recherche de l’erreur, et non la recherche de la vérité… Reconnaître ce qui est faux, c’est difficile, mais on y arrive… Le reste : pures divagations ! » Pensée que n’aurait pas désavoué Alain.
Jacques LUSSEYRAN
Le monde commence aujourd’hui
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Aussi beau livre que Et la lumière fut. Il y retrace avec une pénétration peu commune ses rencontres émouvantes avec des hommes hors de l’ordre courant dans le camp où il a été déporté suite à une dénonciation comme l’un des chefs de la Résistance. Il parle de Jérémie le forgeron, le « vieillard joyeux » qui faisait « un chemin de lumière et de propreté à travers la foule » des détenus et disait à Buchenwald : « Pour qui sait voir, c’est comme d’habitude ». De Louis, qui, aux yeux de tous, était un voleur et un imbécile, avec lequel il noue une amitié fusionnelle. De Pavel, le Russe, à la voix si captivante.
Il y parle de la poésie qui les a aidés à vivre dans le camp, de sa « belle Virginie » – où il enseignera après la guerre – et de sa terre « violette et brune » alors qu’il est aveugle, il y parle de l’indicible et de l’invisible, de la source de lumière et de vie en chacun de nous, de la paix intérieure et de son contentement, « celui d’être vivant et de s’adresser à des vivants ». S’il est un auteur qui ne parle pas pour ne rien dire, c’est bien Jacques Lusseyran.
(À noter, en couverture son portrait vivant par Jean Hélion, sans doute un de ses plus beaux tableaux.)
Jacques PERRET°
Rôle de plaisance
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Avec Jacques Perret, ce « flâneur et professeur d’évasion » comme l’appelait Pierre Gaxotte, la langue française est à la fête. C’est un régal jubilatoire à chaque page, submergée par sa verve et son humour débordants et intarissables. Dans ce récit drôlatique, il relate une de ses virées annuelles en mer avec son matelot, Collot, son ami inséparable, du temps où ils pouvaient s’esquiver sans trop de scrupules familiaux, professionnels ou autre. (« Je n’ose prendre pour vertu le durcissement des scrupules s’il doit annoncer celui des artères, » dit-il.) Au départ de Honfleur, la croisière avait pour destination Santander. Pourquoi Santander ? Parce qu’il faut bien déclarer un but, question de correction vis-à-vis de ceux qui restent. Dès le début, il annonce la couleur : « J’espère que cette introduction aura mis en garde les amateurs d’histoires menées tambour battant, ceux qui pressent toujours le narrateur de passer au fait. N’étant jamais très sûr de mon fait et pour éviter le faux départ j’ai voulu donner tout de suite un aperçu des lenteurs et détours de style qui me viendront tout naturellement à la plume quand j’évoquerai ces longs jours de mer où les idées tantôt bouchonnent sur la houle et tantôt dérivent ou tirent des bords sans lésiner sur la distance ni gagner sur le vent. »
Le départ de Honfleur est laborieux à cause du temps incertain. Mauvaise surprise en montant à bord : « J’avais ramassé au fond du coffre cambusier un certain nombre de provisions désuètes, un trognon de saucisson vert, un bout de camembert quintessencié, une poignée de langues de morue aux reflets irisés, une plaque de chocolat limoneux et un sachet de potage dit velouté-aux-champignons et qui arrivait au terme de sa vocation cryptogamique. En vérité, je ne garantis pas cette nomenclature mais nous avions autre chose à faire qu’à identifier les reliefs d’un garde-manger dont le métamorphisme transcendant eût donner le hoquet à une langouste.»
Il fallait en effet s’assurer de l’état des instruments et du matériel de navigation. « Ma façon d’envisager ce voyage, hors des limites usuelles de l’espace et du temps, n’implique pas du tout, au contraire, l’absence à bord de cartes ou de chronomètres. Nous avions tout ce qu’il faut. » Plus tard, en mer : « À la lueur d’une torche expirante coincée sous le menton, l’équerre et le compas serrés dans la bouche, Collot crayonnait avec minutie des chiffres fondants sur une carte mouillée alors que nous voguions, comme détachés de nous-mêmes, dans un piège astronomique où nous leurrait une espèce d’infini chahuteur coupés d’éternités sirupeuses. » Ils naviguaient parfois aux étoiles : « Certes, il nous arrive parfois de tenir un cap délicieusement astronomique sur l’étoile polaire et j’ai vécu des quarts heureux à surveiller nonchalamment les va-et-vient du grand mât entre les pattes de la Grande Ourse, mais ce n’est pas là ce qu’on appelle de nos jours la navigation astronomique. »
On assiste aux manœuvres et travaux nécessaires. Un matin, Perret avait été hissé en tête de mât par son matelot pour une petite réparation. Il réclame un marteau à Collot en lui disant de ne pas oublier de l’estroper.
« – Hein ? Vous vous êtes fait mal ?
Il avait très bien compris mais, devant certains mots du jargon sacré, Collot éprouve une espèce de pudeur et il prendrait volontiers pour affectation ou préciosité l’usage pourtant modéré que j’en fais. » Estroper un objet, c’est le munir d’une estrope qui le rend solidaire d’un autre objet. « L’habitude est difficile à prendre pour un terrien, car l’objet qui lui échappe tombe ordinairement par terre. « À bord, la surface de chute récupérable est très limitée, surtout si on travaille dans les hauts. Les perpendiculaires abaissées d’une pomme du mât oscillant ont plus de chance de tomber à l’eau qu’au sec. Beaucoup d’objets, ustensiles et outils, nous ont déjà quittés de cette manière, mais enfin on ne peut pas estroper tout, fourchette, pipe, couteau, casserole et brosse à dent. Ce serait humiliant pour l’estropeur et l’estropé. »
Les nœuds font partie des préoccupations majeures. « Collot venait parfois me rendre visite et, comme d’habitude, la conversation voltigeait paresseusement d’un sujet à l’autre, évoquant les sources druidiques du muscadet ou les perspectives de la morale ondulatoire, jusqu’au moment où son regard venait à tomber sur un méchant bout de filin. Alors, tout d’un coup, les trois torons prenaient figure d’instrument de la connaissance, c’était la triade universelle, le commencement et la fin de toute chose, et, de ses doigts sagaces, le matelot reconstruisait le monde en tête d’alouette ou en queue de rat. Nous étions réunis là, comme deux néophites clandestins, pour célébrer le culte ésotérique du nœud. » Perret évoque les embarras d’un novice, car un plaisancier aguerri « évolue avec calme et dignité parmi ses cordages apprivoisés. On ne saurait trop, néanmoins, tenir ses filins à l’œil, y apporter sans cesse de la clarté, prévenir leur instinct pagailleur, mater leur penchant reptilien sinon constrictor, en un mot les rappeler à l’ordre, » écrit-il avec cette touche d’animisme bon enfant. « En toute circonstance, l’effort d’une main qui s’évertue à retrouver sa mission manuelle est un spectacle impressionnant, mais le drame se noue quand la main est aux prises avec un problème de nœud, soit qu’elle s’évertue à la confection d’un imbroglio convulsif, d’un plexus étranglé, d’un macramé exubérant ou autre complexe ficelard à écœurer la psychologie. »
L’inactivité forcée pendant une période de gros temps où le voilier, un « sloupe » à tape-cul baptisé Matam, a été mis à la cape a des répercussions physiologiques : « À force d’inertie, tout le fourbi tripier se tassait en poudingue et prenait du jeu comme une valise mal faite. Je n’ai jamais perçu avec tant de netteté la pesanteur de mes boyaux et même leur volume et leur consistance de poulpe. À bord des gros bâtiments, même engagés dans une mer plus forte, le bateau a des ampleurs solennelles qui ne produisent pas les mêmes effets que la danse d’un sea-bird, primesautière et sautillante comme celle d’un canard de celluloïde dans une baignoire d’enfant. Selon que le Matam s’élevait ou retombait, gîtait d’un bord ou de l’autre, je sentais mon paquet d’entrailles s’aplatir lourdement, remonter en ballon ou se déjeter d’un flanc à l’autre comme une molle cargaison désarrimée sans bruit. »
Nous voilà plongés dans le quotidien de la vie à bord. Par exemple, on voit Collot sortir de son sac de couchage : « … l’extraction du gisant prend quelque fois l’ampleur d’un drame, quand elle survient à quatre heures du matin à l’appel du quart et au son du grain glacé qui tambourine à la porte. C’est l’arrachement prématuré de l’insecte mou aux tiédeurs du cocon. Ainsi, ai-je eu maintes fois la faveur d’assister, parmi les reflets d’une verrine pendulaire, à la métamorphose du matelot. Spectacle émouvant. La chrysalide oblongue s’anime de mouvements ondulatoires, puis se déchire par le haut comme une membrane dilatée cédant à regret aux impulsions d’une volonté contre nature. La fente laisse bientôt entrevoir le poil argenté qui se pousse et s’épanouit, puis la tête apparaît, rouge et luisante, toute encollée du mystérieux sommeil des embryons quinquagénaires ; une voix hagarde et ténue lâche un dernier hoquet de rêve, puis s’étonne d’un monde insolite, cependant que l’œil pâteux considère avec hostilité le fanal qui se balance, les hublots noirs… » Mais Collot n’attachait pas une grande importance à la mesure du temps. « Il n’avait pas plus que moi de montre et quand il levait le coude ce n’était pas pour se rincer l’œil d’un coup de chronomètre. » (Comme on voit, Perret ne répugne pas aux jeux de mots, voire aux calembours, un des ingrédients de l’écriture rabelaisienne. Exemple : « Noircir du papier n’est pas courir les mers, mais l’aventure est aussi dans l’encrier si le pot au noir est dans la bouteille à l’encre. )
La rupture de l’aussière à laquelle était amarrée l’ancre flottante paraissait fort mystérieuse. Hypothèse du poisson-scie ? Collot ne voyait pas quel intérêt il aurait pu avoir à scier une aussière.
« – Il a pu scier pour scier, dis-je, et vous pensez bien qu’à partir du moment où un jeune poisson-scie se voit une gueule d’égoïne, il va commencer par scier tout ce qui lui tombe sous la dent, pour se faire la scie.
– Si vous raisonnez comme ça, je vous dirai que la coupure affreusement mâchée de l’aussière fait plutôt songer à la lubie sénile d’un vieux poisson-scie désaffuté. »
Il doivent chercher un bout de filin dans le coffre arrière, cette cavité aux « recoins inaccessibles où les objets peu usuels du genre dit à-toutes-fins-utiles s’acheminent tout naturellement vers l’existence fossile, principalement dans le sillon des membrures où se dépose un sédiment complexe fait de boue ferrugineuse, d’écailles de poissons, de coaltar et de sisal en charpie, le tout irisé de pétrole lampant ».
Les longues journées à dormir durant la cape donnent lieu à ces réflexions : « Sans doute, les sommeils à la cape ne font-ils pas provision, mais de toute manière une provision de sommeil cela ne dure pas longtemps et huit jours à dormir ne font pas huit jours à veiller ; la nature ne thésaurise pas. Je veux bien croire qu’elle a raison. Le premier moraliste venu vous dira tout de suite que si les gens pouvaient mettre à gauche assez de sommeil pour s’offrir d’une seule tirée dix ans de veille, ils en feraient probablement des bêtises. Il est difficile d’imaginer à quelle puissance pourrait s’élever une bêtise exemptée de sommeil. J’en ai, pour ma part, évité plus d’une en cédant au roupillon, et que d’idioties furent étouffées à mon insu dans la grasse matinée. » Cependant, « la houle à peine modelée entretient le stupide raffut des voiliers encalminés ; il faut en avoir une sacrée couche pour somnoler tandis que bat, dingue et rague le gréement inerte et geignard dans ses jointures fatiguées. »
Par grosse mer, cette sensation très juste, qui n’est pas sans rappeler la volonté de destruction des éléments décrite par Conrad dans Typhon : après que le Matam a été violemment secoué par une grosse lame, « j’ai parfois l’impression qu’il demeure groggy et que la mer en profite pour le travailler sournoisement au-dessous de la ceinture. Je le sens manié, remanié, aspiré, refoulé par un concours de masses liquides violemment insidieuses, acharnées à le disjoindre en douce. Ayant l’oreille près du bordé, j’entends courir sous la coque de gros glouglous furtifs, des bruits de succion et de friction, toutes sortes de murmures forcenés qui dénoncent un sourd travail de sape hydraulique, et toute la carcasse geint. » À un autre moment, cette autre impression qui sent le vécu : « Le Matam fit une glissade onctueuse jusqu’au fond d’une vallée d’écume, piocha dedans comme pour soulever la butte et se cabra sous la haute lame bien moulée qui se magnait pompeusement le train dans le style japonais, avec un long rinceau de mèches baveuses courant sur la crête. »
Perret excelle aussi dans la description de paysages, où il fait œuvre de poète : « Il régnait sur Le Havre comme un poudroiement sidéral mêlé à la poussière des ruines. Un air de miracle flottait sur la ville qui s’étirait à contre-jour sur un lit de braises et nous suivions les étapes de sa résurrection en couleurs, mauves et garances dans le carrousel des grues cabrées qui déchiraient l’horizon. Les réservoirs de pétrole, bombés dans leur coquille de nacre, allaient bientôt bâiller d’aise et, là-bas, sur Harfleur, les torches de résidus naphteux qui avaient ensorcelé la nuit n’étaient plus que des feux follets déchus par l’aurore. L’aurore triomphait dans un ciel agencé de cumulus bibliques. » Avec des accents parfois mythiques : « Le gros flocon noir nous crevait sur le derrière et, du ciel trop limpide émincé sur l’horizon, nous arrivait au ras des flots une espèce de rayonnement vert, d’un goût douteux, comme une féérie d’aquarium au néon ; après quoi, il se fit une décomposition spectrale à travers le scintillement de la pluie, et la silhouette du matelot se campa dans une trombe irisée comme un aurige dans les tourbillons de l’arène. Sa tunique d’or huilée crépitait sous le grain dur. »
Pour finir, cette réflexion philosophique quelque peu désabusée : « Que fais-je ici, grand imbécile fourvoyé dans l’agitation des flots, piteux scribouillard embarrassé d’ambitions magellaniques ou matelot nostalgique et déchu dans les vanités plumitives ? (…) je m’étonne un peu d’être ici presque indifférent au spectacle de la mer qui s’échine et se bat les flancs sans plus savoir, elle non plus, où elle veut en venir. »
Voilà, c’était un peu long, mais je n’ai pas pu m’en empêcher. Malheureux ceux qui ne comprennent pas le français et ne peuvent lire Jacques Perret.
Marcel PROUST
A la recherche du temps perdu
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« Mais, quand d’un passé ancien rien ne subsiste, après la mort des êtres, après la destruction des choses, seules, plus frêles mais plus vivaces, plus immatérielles, plus persistantes, plus fidèles, l’odeur et la saveur restent encore longtemps, comme des âmes, à se rappeler, à attendre, à espérer, sur la ruine de tout le reste, à porter sans fléchir, sur leur gouttelette presque impalpable, l’édifice immense du souvenir. […] de même toutes les fleurs de notre jardin et celles du parc de M. Swann, et les nymphéas de la Vivonne, et les bonnes gens du village et leur petits logis et l’église et tout Combray et ses environs, tout cela qui prend forme et solidité, est sorti, ville et jardins, de ma tasse de thé. » Ainsi s’achève le passage de la madeleine au début de Du côté de chez Swann, et ce sera le fil rouge qui traverse toute La recherche. Cet autre passage le confirme : « Comme [l’habitude] affaiblit tout, ce qui nous rappelle le mieux un être, c’est justement ce que nous avions oublié (parce que c’était insignifiant, et que nous lui avions ainsi laissé toute sa force). C’est pourquoi la meilleure part de notre mémoire est hors de nous, dans un souffle pluvieux, dans l’odeur de renfermé d’une chambre ou dans l’odeur d’une première flambée, partout où nous retrouvons de nous-même ce que notre intelligence, n’en ayant pas l’emploi, avait dédaigné, la dernière réserve du passé, la meilleure, celle qui, quand toutes nos larmes semblent taries, sait nous faire pleurer encore. »
Prévenu à tort par les accusations de « salonard » et les boutades d’Anatole France (« La vie est trop courte et Proust trop long ») et de Céline (« Trois cents pages pour expliquer que Totor enc… Tatave, ça fait beaucoup »), je redoutais le pire, d’interminables traversées du désert nécessaires pour arriver à quelques pépites, et j’ai fait une splendide « découverte » qui procure un plaisir jubilatoire à chaque page, ne trouvant dans ce monument de la littérature que des raisons de m’émerveiller.
Comme le dit justement Raphaël Enthoven, amoureux inconditionnel de Proust, celui-ci éternise ce qui est transitoire et se fait le greffier de ses sensations, d’instants conservés pour l’éternité dans toute leur fraîcheur, au sens où il suffit d’en lire la description pour les vivre. La recherche est en fait celle d’un présent éternisé par le jeu des cinesthésies rimbaldiennes, des correspondances entre des sensations ramenées à la surface par la mémoire involontaire*. Quand, dans Le temps retrouvé, Proust prend conscience de sa vocation d’écrivain (pp. 2263 et suiv.), qui consiste à « trouver l’essence des choses » et à immortaliser l’instant présent, il comprend du même coup que c’est le moyen de s’immortaliser lui-même, de vaincre la mort et d’atteindre à une forme de nirvana (bien qu’il n’emploie jamais le mot). Il observe (mais pas en « observateur qui ne voit les choses que du dehors, c’est-dire qui ne voit rien ») ses semblables en entomologiste, voir en radiologue, et porte un regard distancié et ironique sur les préjugés de classe, les tics, les ridicules et le snobisme non seulement des bourgeois, ses pareils, mais aussi des aristocrates et des gens de maison. Il donne du relief aux événements les plus anodins et jamais les impressions, les souvenirs, les pensées, les « intermittences du cœur », les comportements, les mensonges faits aux autres comme à soi-même, les ruses du mental, les rôles que l’on joue, bref la mise en scène de la vie quotidienne et toutes les facettes de la psyché, n’ont été disséqués aussi finement, avec une telle profondeur pour donner un tableau aussi complet de la vie et de la nature humaine. Difficile, par exemple, de pousser plus loin l’analyse de l’amour, de son corollaire trop fréquent, la jalousie (dans « Un amour de Swann », La Prisonnière notamment), et de la « cristallisation » chère à Stendhal. Le livre est en alternance, et parfois simultanément, suprêmement poétique** (par exemple la description de la physionomie et de la personnalité kaléidoscopiques des jeunes filles, p. 708) et infiniment drôle (la réception chez Mme de Saint-Euverte, pp. 260-73). Et, par des références aux mythes antiques et aux archétypes classiques, Proust, ce grand sensible, donne une dimension universelle aux caractères et aux situations.
Pour lire la Recherche, il faut être dans l’état d’esprit adéquat comme pour jouer aux échecs, et en faire une longue méditation à laquelle Proust a visiblement pris plaisir en égrenant ses souvenirs, remontés comme des « bulles gazeuses » du fond de sa mémoire à travers ses strates successives, ces moments qui seuls rendent l’existence intéressante où « la poussière des réalités est mêlée de sable magique, où quelque vulgaire incident devient un ressort romanesque ». Si l’on n’est pas prêt, autant s’abstenir, on passera complètement à côté et la lecture nous en sera insupportable comme de la musique indienne que l’on n’écoute pas ou mal et qui refuse de dévoiler ses beautés et ses subtilités si l’on n’en suit pas tous les méandres. Si, en revanche, on est prêt, la récompense nous attend à chaque ligne. La Recherche se déguste lentement, à petites gorgées, pour se pénétrer du sens de chaque mot, chaque phrase, et on revient en arrière pour reprendre un passage afin d’en savourer encore une fois avec gourmandise toute la sève. La lecture de la Recherche réclame évidemment un effort d’attention, mais on s’y sent vite chez soi parce qu’elle s’adresse à nous à chaque page (À ce propos, je suis incapable d’en faire une lecture « impressionniste », c’est-à-dire d’en sauter des passages quand on en a envie, de le lire dans n’importe quel sens, ce que, paraît-il, Proust lui-même conseillait. Et ce pour plusieurs raisons. La première, c’est que jusqu’à présent, je n’ai trouvé aucun passage rébarbatif sur lequel j’aurais envie de passer. Deuxièmement, je ne vois pas très bien, même si j’en avais trouvé, comment déterminer où il s’arrête et s’il n’y a pas au milieu des moments magnifiques ; j’aurais trop peur d’en laisser de côté. Troisièmement, bien qu’il n’y ait pas vraiment une histoire, il existe malgré tout une chronologie, avec, par exemple, des références à ce qui a été dit précédemment, dont on perdrait le fil en papillonnant.) À travers ses fameuses longues phrases***, Proust nous parle en fait sur le ton de la conversation, ou plus exactement du monologue, avec les incises, les digressions d’un esprit foisonnant épris d’exactitude et de nuances. Lire à haute voix ce trésor à nul autre pareil, que ne possède aucune autre littérature, est chaudement recommandé. Sublime ! De même que Céline déplorait que l’Histoire de l’art d’Élie Faure ne comprenne que sept volumes au lieu de trente-cinq, je ne sais plus quel écrivain a pleuré en s’apercevant qu’il arrivait à la fin de la Recherche. Une véritable expérience initiatique !
Voilà le portrait de Proust que brosse Léon Daudet (à qui il a dédicacé Du côté de Guermantes), qui concorde bien avec l’imitation de sa façon de parler donnée par Paul Morand lors d’une interview : « Vers 7 heures et demie arrivait chez Weber un jeune homme pâle, aux yeux de biche, suçant ou tripotant une moitié de sa moustache brune et tombante, entouré de lainages comme un bibelot chinois. Il demandait une grappe de raisin, un verre d’eau et déclarait qu’il venait de se lever, qu’il avait la grippe, qu’il s’allait recoucher, que le bruit lui faisait mal, jetait autour de lui des regards inquiets, puis moqueurs, en fin de compte éclatait d’un rire enchanté et restait. Bientôt sortaient de ses lèvres, proférées sur un ton hésitant et hâtif, des remarques d’une extraordinaire nouveauté et des aperçus d’une finesse diabolique. Ses images imprévues voletaient à la cime des choses et des gens, ainsi qu’une musique supérieure, comme on raconte qu’il arrivait à la taverne du Globe, entre les compagnons du divin Shakespeare. Il tenait de Mercutio et de Puck, suivant plusieurs pensées à la fois, agile à s’excuser d’être aimable, rongé de scrupules ironiques, naturellement complexe, frémissant et soyeux. C’était l’auteur de ce livre original, souvent ahurissant, plein de promesses : Du côté de chez Swann, c’était Marcel Proust. »
* Retourner sur les lieux qui ont fait naître les souvenirs ne suffit pas pour les trouver, car « la contradiction c’est de chercher dans la réalité les tableaux de la mémoire, auxquels manqueraient toujours le charme qui leur vient de la mémoire même et de n’être pas perçus par les sens. […] Les lieux que nous avons connus n’appartiennent pas au monde de l’espace où nous les situons pour plus de facilité. Ils n’étaient qu’une mince tranche au milieu d’impressions contiguës qui formaient notre vie d’alors ; le souvenir d’une certaine image n’est que le regret d’un certain instant ; et les maisons, les routes, les avenues, sont fugitives, hélas, comme les années. » (p. 342)
** Poésie dont voilà deux échantillons : « … l’éclat rose, lunaire et doux […] me montrait que ces pétales étaient bien ceux qui avant de fleurir le sac à pharmacie avaient embaumé les soirs de printemps. Cette flamme rose de cierge, c’était leur couleur encore, mais à demi éteinte et assoupie dans cette vie diminuée qui était la leur maintenant et qui est comme le crépuscule des fleurs. » (p. 50)
« Ailleurs un coin semblait réservé aux espèces communes qui montraient le blanc et le rose proprets de la julienne, lavés comme de la porcelaine avec un soin domestique, tandis qu’un peu plus loin, pressées les unes contre les autres en une véritable plate-forme flottante, on eût dit des pensées des jardins qui étaient venues poser comme des papillons leurs ailes bleuâtres et glacées, sur l’obliquité transparente de ce parterre d’eau ; de ce parterre céleste aussi : car il donnait aux fleurs un sol d’une couleur plus précieuse, plus émouvante que la couleur des fleurs elles-mêmes ; et, soit que pendant l’après-midi il fît étinceler sous les nymphéas le kaléidoscope d’un bonheur attentif, silencieux et mobile, ou qu’il s’emplît vers le soir, comme quelque port lointain, du rose et de la rêverie du couchant, changeant sans cesse pour rester toujours en accord, autour des corolles de teintes plus fixes, avec ce qu’il y a de plus profond, de plus fugitif, de plus mystérieux – avec ce qu’il y a d’infini – dans l’heure, il semblait les avoir fait fleurir en plein air. […] Dans le ciel férié, flânait longuement un nuage oisif. Par moments, oppressée par l’ennui, une carpe se dressait hors de l’eau dans une aspiration anxieuse. C’était l’heure du goûter. » (pp. 140-1)
*** Voilà ce qu’en dit avec humour l’écrivain britannique E. M. Forster : « La phrase commence comme si de rien n’était, puis méandre et bourgeonne, les parenthèses se succèdent comme des haies vives, les fleurs de la comparaison s’épanouissent, et trois champs plus loin, telle une perdrix blessée, est tapi le verbe principal, amenant à se demander, lorsqu’on tombe dessus, si cette pauvre petite chose valait une si longue battue, tant de fusils et de chiens courants, et quelle est, après tout, la relation avec le sujet principal, touché sans difficulté une demi-page plus haut, de ce verbe qui se révèle être finalement au mode accusatif. » C’est vrai que parfois il charrie : phrase de deux pages (pp. 1220-22) !, que Sodome et Gomorrhe apporte de temps en temps quelque justification au jugement lapidaire de Céline et que d’aucuns pourront trouver la description des effets de la jalousie de Swann à l’endroit d’Odette, de M. de Charlus envers Morel et du narrateur envers Albertine quelque peu répétitive, pas moi.